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Full text of "La miougrano entre-duberto"

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^3. ^ '/S 





LA MIOUGRANO 



ENTRE-DUBERTO 



Droits de traduction et de reproduction reserves. 



TEODOR AUBANEL 



MIOUGRANO 



ENTRE-DUBERTO 




MOUNT-PELIE 

AU BÜRÉU DI PUBLICACIOÜN DE LA SOUCIETA 



THÉODORE AUBANEL 



LA 



GRENADE 



ENTR'OUVERTE 



NOUVELLE EDITIO>' 




MONTPELLIER 



* 



AU BUREAl? DES PUBLICATIONS DE LA SOCIETE 
poüR l'étüde pes largues romanes 

1877 

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'■ . . ••• • 



AVANS-PREPAUS 



AVANS-PREPAUS 



I 



Lou mióugranié, de sa naturo, es sóuvagéu mai que 
lis áutris aubre. Amo de créisse dins li clapeirolo, au 
raje dóu souléu, e liuen dis orne e prés de Diéu. Aquí, 
soulet coume un ermito, a Túsele de Testiéu, espandis 
d'escoundoun si flour sanguinello. L'amour e lou sou- 
léu fegoundon Tespandido : dins li cálice rouge se 
coungreion milo grano de courau, milo poulidi sorre, 
tóuti couchado ensén souto la memo cuberto. 



AVANT-PROPOS 



I 



Le grenadier, de sa nature, est plus sauvage que les 
autres arbres. II aime á croitre dans les cailloux amon- 
celés, aux lieux oü rayonne le soleil, et loin des hommes 
et prés de Dieu. La, seul comme un ermite, au hale de 
reté, il épanouit en cachette ses fleurs sanglantes. 
L'ámour et le soleil fécondeñt répanouissement : dans 
les cálices rouges se créent spontanément mille graines 
de corail, mille jolies soeurs, couchées toutes ensemble 
sous la méme couverture. 



VÜj AVANS-PREPAUS. 

La mióugrano boudenflo ten rejuncho tant que 
pou souto sa rusco si bélli grano rouginello, si bélli 
chato vergougnouso. Mai lis aucéu de la garrigo 
vénon au mióugranié : De-que vos faire de ti grano?.. 
Tout-aro vén Tautouno, tout-aro vén Tivér, que van 
nous courseja de-la-man-d'eila di coló, de-la-man- 
d'eiladi mar... Vos dounc que fugue di, o mióugranié 
sóuvage, que quiten la Prouvénco, sénso véire espeli 
ti bélli grano de courau, séns véire naseja ti bélli chato 
vergougnouso ? 

Alor lou mióugranié, per countenta Tenvejo dis au- 
celoun de la garrigo, entre-duerb la mióugrano plan- 
planet : li milo grano vermeialo trelusisson au souléu; 
li milo chato crentouseto, eme si bélli gauto roso, meton 
la testo au fenestroun; e li couquin d*aucéu vénon á 
vóu, e se regalón á plesi di bóni grano de courau ; li 
couquin d'amourous devourisson depoutoun li bélli 
chato vergougnouso. 



II 



Teodor Aubanéu — e dirés coume iéu, quand aurés 
legi soun libre — es un mióugranié sóuvage. Lou publi 
prouvencau, en quau si proumiéri trobo avien tant 
agrada, coumencavo de se diré; Mai, que fai noste 
Aubanéu, que Tentendén plus canta? 



AVANT-PROPOS. IX 

La grenade gonflée tient renfermées, tant qu'elle 
peut, sous son écorce ses bellés graines roses, sés belles 
filies pudibondes. Mais les oiseaux de la lande disent 
au grenadier: Que veux-tu faire de tes graines?... 
Tout á rheure vient Tautomne, tout á Theure vient 
rhiver, qui vont nous chasser au delá des coUines, au 
déla des mers... Veux-tu done qu'il soit dit, 6 grena- 
dier sauvage, que nous quittions la Provence sans voir 
éclore tes belles graines de corail, sans voir poindre 
le nez de tes belles filies pudibondes ? 

Alors le grenadier, pour contenter Tenvie des oisil- 
lons de la lande, entr'ouvre la grenade lentement : Iqs 
mille graines vermeilles brillent au soleil; les miUe 
fiUettes cráintives, avec leurs belles joues roses, met- 
tent la tete á la fenétre ; et les fripons d'óiseaux accou- 
rent á volees, et se régalent a coeur-joie des bonnes 
graines de corail ; les friponá d*amoureux dévorent de 
baisers les belles filies pudibondes. 



II 



Théodore Aubanel — et vous direz comme moi , 
quand vous aurez lu son livre — est un grenadier 
sauvage. Le public provencal, á qui avaient tant plu 
ses premieres poésies; commencait á se diré : Que fait 
done notre Aubanel, que nous n'entendons plus chanter? 



X AVANS-PREPAÜS. 

Aubanéu cantavo d'escouñdoun. L'amour, aquelo 
divino abiho que fai de méu tant dóus, quand la sesoun 
e lou rodé ie counvénon, e que, se quaucarén la coun- 
trario, fai de tant fórti pougnesoun, Tamour avié 
tanca dins soun cor un dardaioun terrible, despieta- 
dous. La passioun malurouso de noste paure ami ero 
sénso esperanco, la malautié sénso remédi : Tamigo 
de soun cor, la chatouno entre-visto dins lou clarun 
de sa jouinesso, ai ! s'éro faclio mourgo. 

Lou bon jouvént plouré sét an sa bono amigo; emai 
se n'es pancaro counsoula ! 

Per se leva dóu front aquéu lourdige que lou coum- 
bourissié, partigué d'Avignoun a la bello eisservo. 
Vegué Roumo, vegué Paris; eme l'espaso dins lou 
flanc, tourné mai en Prouvénco ; barrulé li mountagno^ 
la Santo-Baumo, lou Ventour, lis Aup e lis Aupiho... 
Mai la roso ero espóussado, restavo plus que lis espino, 
e réii poudié li derraba. 



III 



Soulamen^ lou regounfle de soun amour, de liuen en 
liuen, gisclavo en un desbord de pouesio. Avié pres 
per deviso : 

QüAU CANTO, 

Soun maü encanto. 



AVANT-PROPOS. XJ 

Aubanel chantait en cacliette. L'amour, cette divine 
abeille qui fait du miel si doux, quand la saison et le 
lieü lui conviennent, et qui, si quelque chose la 
contrarié, fait des piqúres si violentes, Tamour avait 
plongé dans son coeur un aiguiUon terrible, impitoya- 
ble* La malheureuse passion de notre ami était sans 
esperance, la maladie sans remede : Tamie de son coeur, 
la jeune filie entrevue dans leciel clair de sa jeunesse, 
helas ! s'était faite nonne. 

Le bon jeune homme pleura sept ans sa bien-aimée; 
et il ne s'en est pas encoré consolé ! 

Pour óter de son front ce vertige qui le consumait, 
il partit d'Avignon á la garde de Dieu* II vit Rome, 
il vit Paris; avec l'épée au flanc, il revint en Pro- 
vence ; il parcourut les montagnes, la Sainte-Baume, 
le Ventour^ les Alpes et les Alpilles.*. Mais la rose 
était effeuillée, il ne restait plus que les épines, et 
rien ne pouvait les arracher. 



III 



Seulement le trop-plein de son amour jaillissait, de 
loin en loin, en un débordement de poésle* II avait 
pris pour devise : 

Qül CHANTE, 

Son mal enchante. 



Xij AVANS-PREPAÜS. 

E chasco fes que lou regrét ie trasié 'no lancejado, 
lou paure drole trasié 'no plagnitudo. 

Es aquéli plagnitudo, aquélis espouncho d'amour 
que, sus nosto preiéro de náutri sis ami, de náutri lis 
aucéu de la garrigo, Teodor Aubanéu counsént á 
publica souto lou galant titre de Libre de VAmour. 

Lou Libre de VAmour ^ causo mai-que-mai raro, es 
dounc un cant de bono fe, uno ñamado vertadiero. 
L'istóri, vene de vous la diré, es touto simplo : es un 
jouvént que amo, que se languis de soun amigo, que 
reboulis, que plouro, que se plan au bon Diéu. Tenént 
aquelo istóri per sacrado, Tautour i' a rén vougu 
touca : tout es aqui coume es vengu , e tant-miéus ! 
car de soun amour vierge, de sa languisoun, de soun 
reboulimen, de si lagremo, eme de si plagnun, n'a 
sourti simplamen e naturalamen un libre de naturo, 
jouine, vivént e delicious. 



IV 



S'avés passa, au mes d'abriéu, de-long di bouissou- 
nado^ ^evés counéisse la sentour de Taubespin : es 
douQo emai amaro. 

S'avés , au coumencameix de Mai , pres lou fres 



k 



AVANT-PROPOS. XÜj 

Et chaqué fois que le regret lui poussaít un coup 
de lance, le pauvre enfant poussait une plainte. 

Ce sont ees plaintes, ees jets poignants d'amour, 
qu'á notre priére, de nous ses amis, denous les oiseaux 
de la lande, Théodore Aubanel se decide á publier 
so US le charmant titre de Livre de VAmour. 

Le Livre de VAmovr^ chose extrémement : rare, est 
doncunchant de bonne foi, une flamme vraie. L'his- 
toire, je viens de vous la dire, elle est toute simple : 
c*est un jeune homme qui aime, qui, loin de son 
amante, languit d'ennui, qui souffre, qui pleure, qui 
se plaint au bon Dieu. Tenant cette histoire pour 
sacrée, l'auteur n'y a voulu toueher en rien ; tout est 
la comme c'est venu, et tant mieux ! car de son amour 
vierge, de son langoureux ennui, de sa soufirance, 
de ses larmes, et de ses plaintes, est sorti simplement 
et naturellement un livre de nature, jeune, vivant et 
délicieux. 



IV 



Si vous avez passé, au mois d'avril, le long des 
haies vives, vous devez connaítre la senteur de Taubé- 
pine : elle est douce et amere tout ensemble. 

Si vous avez, au commencement de mai, pris le frais, 



XIV AVANS-PREPA13S. 

á la vesprado, souto lis aubre verdoulet, devés counéisse 
lou canta dóu roussignóu : es ciar e viéu, apassiouna 
e caste, e fort e pietadous. 

S'en passant, au mes de jun, souto li bárri d'Avi* 
gnoun, aves agu vist coucha lou souléu, devés counéisse 
lou trelus dóu Rose souto lou pont antique de Sant 
Beneset : semblo un mantéu de prince, tout rouge 
e resplendént, tout estrassa de cop de lanco, e que 
floutejo, e que flamejo... 

hoM Libre de VAmour, pode pas miéus lou coumpara. 
E noun creiriéu m'aventura de forco en afourtissént 
que, gráci á-n-éu, li grano de courau de la Mióugrano 
entre-duberto devendrán en Prouvénco lou capelet dis 
amourous. 



V 



Aprés lou Libre de VAmour ven VEntre-lusido, 
E se coumpren : agués uno sebisso de rousié, de plu- 
machié o bén de nerto ; sara bén tal asard se noun ie 
sort entre-mitan quáuqui sagato d'agrenas, de pande- 
cousto, o de píouvencalo ; e regardas la mar, quand 
lou mistrau Testroupo, la fouito e la tourmento, veirés 
toujour entre lis erso mountagnouso, quauque risént 
que lou souléu se ie miraio* 



AVANT-PROPOS. XV 

vers le soir, sous les arbres verdelets^ vous devez 
connaitre le chant du rossignol : il est clair et vif , 
passionné et chaste, et puissant et plaintif. 

Si, passant au mois de juin sous les remparts d'Avi- 
gnon, vous avez vu coucher le soleil, vous devez con- 
naitre la splendeur du Rhóne sous le pont antique de 
Saint Bénézet : on dirait un mantean de prince, rouge 
et resplendissant, tout déchiré de coups de lances, et 
qui flotte, et qui flambe... 

Je ne puis mieux comparer le Livre de VAmour. Et 
je ne croirais pas m'aventurer beaucoup en aiBrmant 
que, gráce á lui, les graines de corail de la Grenade 
entr'ouverte deviendront en Provence le chapelet des 
amants. 



Aprés le Livre de VAmovr vient YEntre-lueur. 

Et on comprend cela : ayez une haie de rosiers, de 
lilas ou de mjrrtes ; ce sera bien grand hasard s'il n'y 
sort á travers quelques surgeons de prunellier, de 
chévre-feuille ou de pervenche ; et regardez la mer, 
quand le mistral la trousse, la fouette et la tourmente, 
votis verrez toujours entre les vagues montueuses 
quelque clapotis rieur oü le soleil se mire. 



XVJ AVANS-PREPAÜS. 

Ansin entre li cant d'amour, entre li cant apassiouna 
de Teodor Aubanéu, i* a proun agu si cant de pas, e 
de soulas e de divertissénco. Ansin, dins la tem- 
pesto de soun cor, i' a proun agu sa pichouneto entre- 
lusido, 

Verai, courto es Tentre-lusido. Mai tant mai poude- 
rouso ero Testaco, tant mai la deliéurado es vigou- 
rouso. Es routo la cadeno; o dóu-mens lou jouvént 
lou créi, lou créi un moumenet : e ve-Faqui I Eme 
quento afecioun s'amourro i frésqui font de la naturo 
tranquilasso ! Bén lou souléu coume un limbert ; Talen 
siau de la fourést ie fai aussa la narro ; se canto li 
segaire, semblo que ten la daio en man ; se canto li 
pescaire, semblo que mando lou flelat; e se canto li 
ñoco, es trefouli, dirías d'avis qu'es éu lou novi. 



VI 



Mai di chavano TesclargisBun es passagié; e lou 
treboulun dóu cor adus mai-que-d'un-cop Toumbrun 
dins Tamo. 

Quand Rimbaud de Vaqueiras ero tant afouga de 
Beatris, la sorre dóu marqués Bounifáci de Mount- 
ferrat, e que n'ausavo pas ie diré, veici la cansoun 
que fagué, en desesperanco d'amour : 



AVANT-PROPOS.' XVij 

Ainsi, entre les chants d'amour, entre les chants 
passionnés de Théodore Aubanel y a-t-il eu encoré 
ses chants de paix, de consolation et de plaisir. Ainsi, 
dans la tempéte de son coeur, y a-t-il eu encoré sa 
petite enire-lueur. 

En vérité, courte est Tentre-lueur. Mais d autant 
plus puissante était Tattache, d'autant plus vigoureuse 
est réchappée. La chaíne est brisée; ou du moins le 
jeune homme le croit un instant : et voyez-le ! Avec 
quelle ardeur il s'abreuve aux fraíches sources de la 
raajestueuse et calme nature ! II boit le soleil comme 
un lézard; Thaleine suave de la forét fait dresser sa 
narine; cliante-t-il les faucheurs? il semble teñir la 
faux en main; chante-t-il les pécheurs? il semble jeter 
lui-méme le filet, et s'il chante les noces, il tressaille 
de joie, on dirait que lui-méme est le flaneé. 



VI 



Mais des orages Téclaircie est passagére; et le 
trouble du coeur améne plus d'une fois Tombre dans 
Táme. 

Quand Raimbaud de Vacqueiras était si ardemment 
épris de Béatrix, la soeur du marquis Boniface de 
Montferrat, et qu'il n'osait le lui diré, voici la chanson 
qu'il flt en désespoir d'amour : 



XVllJ AVANS-PREPAÜS . 

No m'agrad* iverns ni pascors , 
Ni ciar téms , ni folh de gamcs ; 
Car mos enans mi par destrics , 
£ totz miéi majer gautz dolors ; 
£ son malirach tut miéi lezér 
£ desespera! miéi espér ; 
Qu*aissi m' sol amor e domnéis 
Tener gai coma Taiga V péis : 
£ pois d*amdai me soi partitz 
Gom hom eissilhatz e marritz , 
Tot* autra vida m* sembla mortz , 
E tot autre joi desconortz. 

Aubanéu d'Avignoun poudié bén diré ansin. Quand 
la bruno Zani, coume la néu tendrino e vierginenco de 
la coló que s'esvalis á la caudo aleñado di béu jour, 
quand Zani la brunello agüé fugi Avignoun, fugi, 
paurouso , Talen brulant de soun felibre , sigue per 
soun felibre un mourimen de cor. É d*aro-en-lai, se 
lou voulés saupre, touto ciaría le semblé néblo, ma- 
lancounié touto alegranco e touto vido mort. E vaquí 
coume vai que coumpausé, dins la sournuro de soun 
amo, lagremo á cha lagremo, lou Libre de la Mort, 
Li sét doulour amaro soun aqui, li sét coutéu de la 
Pieta traucon aquéli pajo. Tout co que soufre él soun 
ami, tout co qu'es causo de soufrénco éi soun glári 
mourtau. E talamen pougnént, talamen aspre e viéu 
soun li tabléu que pinto, que veritablamen dirias avis 



AVANT-PROPOS. ^ix 

Ne me plail hiver ni temps de Paques — ni ciel clair, ni feuille de 
chéne ; — car mon succés me parait Iraverse, — et toutes mes plus 
grandes joies douleurs; — et sont souífrants tous mes loisirs — et 
desesperes mes espoirs; — de coulume amour et galanterie — me 
tiennent gai comme Teau le poisson : — et depnis que l'un de i'autre 
sommes separes, — comme á homme exilé et miserable^ — toute 
autre vie me semble mort, — et toute autre joie désolation. 



Ainsi pouvait bien diré Aubanel d'Avignon. Quand 
la bruñe Zani, comme la neige tendré et virginale de 
la colline qui disparait a la chande haleine des beaux 
jours, quand Zani la brunelle eüt fui Avignon, fui, 
peureuse, Thaleine brúlante de son poete, ce fut pour 
son poete une défaillance de coeur. Et désormais, si 
vous voulez le savoir, toute ciarte lui sembla brume, 
mélancolie toute allégresse et toute vie mort. Et voilá 
comment il composa, dans, Tassombrissement de son 
ame, et larme á larme, le Livre de la Mort. Les sept 
douleurs ameres sont lá, les sept glaives de la Pitié 
percent ees pages. Tout ce qui souffre est son ami, 
tout ce qui est cause de souffrance est son horreur 
mortelle. Et tellement mordants, tellement ápres et 
vifs sont les tableaux qu'il peint, qu'on dirait vraiment 



XX . AVANS-PREPAÜS. 

que lou felibre, desmaienca de soun amour, a vougu 
se venja de soun injuste sort, en bacelant tóuti lis 
estrumen dóu sort injuste, tóuti li tirannio d'aquest 
mounde. 



VII 



N'en vaqui proun per esplica Tencauso e la divisioun 
d'aquest voulume. Me siéu pas mes sus la porto per 
crida : venes véire ! ni per vanta co que parlo d'espe- 
réu. E piéi, se saup que li felibre sian ni d'or ni 
d'argént, poudén pas plaire en tóuti. 

Ai vougu soulamen ensigna lou camin de l'aubre 
á-n-aquéli que podón ave set. 

Frederi Mistral. 

Maiano (Bouco-dóu-Rose). — Per sant Gént, lou 16 de Mai 1860. 



AVANT-PROPOS. XXJ 

que le poete, violemment sevré de son amour (ainsi 
qu'un arbre auquel sont arrachées ses pousses prin- 
taniéres), a voulu se venger de son injuste sort en 
flagellant tous les Instruments du sort inique, toutes 
les tyrannies de ce monde. 



VII 



En vailá assez pour expliquer le motif et la división 
de ce volume. Ce n'est pas pour crier : venez voir ! 
que je me suis mis sur la porte, ni pour vanter ce qui 
parle par soi-méme. D'aiUeurs, on sait que nous, 
poetes, ne sommes ni d'or ni d'argent, nous ne pou- 
vons plaire á tous. 

J'ai voulu seulement indiquer le chemin de Tarbre á 
ceux qui peuvent avoir soif. 



I 



LOU UBRE DE L'AMOUR 



Coume fa¡ la mióugrano au rai que ramaduro, 

Moun cor se durbigué , 
E, noun poudént trouva plus téndro pavladuro, 

En plour s'espandigué. 

F. Mistral. 



I 



LE LIVRE DE LAMOUR 



Comme fait la grenade au rayón qui 
la múril , mon coeur s'est ouvert , et , ne 
pouvanl irouver plus tendré langage, en 
pleurs s'est répandu. 

F. Mistral. 




S'iéu dic pauc , ins él cor me sta. 
Arnaüd Daniel. 



Ai lou cor bén raalaut, malaut á n'en mouri ; 
Ai lou cor bén malaut, e volé pas gari. 




I 



Si je dis peu, le reste est dans mon coeur. 

Arnaüd Daniel. 



J'ai le coeur bien malade, malade á en mourir; j*ai 
le coeur bien malade, et ne veux pas étre guéri. 




II 



E raembre vos qual fo V comensamens 
De noslr' amor ! 

La Goumtesso m Dio. 



Alor, n'avés garda memóri, 
D'aquéu jour que, long dóu camin, 
Fasias, davans un ouratóri, 
Vosto preiéro dóu matin ; 

Preiéro douco, téndro, antico ! 
léu, peraqui d'asard vengu. 
En entendént lou béu cántico, 
M'ére arresta tout esmougu. 




II 



Et qu'il vous souvienne quel fut le 
commencement de notre amour! 

La Comtesse de Die. 



Vous avez done gardé souvenance du jour ou, au 
bord du chemin, vous faisiez, devant un oratoire, votre 
priére du matin ; 



Friere douce, tendré, antique ! Mol, par lá, venu 
d'aventure, en entendant le beau cantique, je m'étais 
arrété, tout ému. 



8 liOU LIBRE DE l'aMOUR. 

Ero eila, souto lou viéi sause 

Que béu lis aigo dóu pesquié 

Me semblo encaro que vous ause : 
— Bello Crous, vosto voues disié, 

O péiro sacrado, 
Bello, bello Crous, 
Fugues ounourado 
De tóuti li flous. 

Jésu-Crist escouto 
Lou roussignoulet, 
E soun sang degouto 
Coume un raioulet. 

Franc de purgatóri, 
O sant Crucifis, 
Baio-nous la glóri 
De toun paradis ! 

E vóstis Ouro aqui finido, 
M'avance, e vous dise, crentous : 
Vosto páranlo es benesido ! 
léu volé prega coume vous. 

E vous tant génto, e vous rén fiero, 
Madamisello, quatecant 
M*avés douna vosto preiéro 
Coume Tancéu donno soun cant. 



.LE LIVRE DE l'aMOUR. 9 

était lá-bas, sous le vieux sanie qui boit les eaux 

?^ivier II me semble vous entendre encoré : — 

e Croix, votre voix disait. 



O pierre sacrée, 
Belle, belle Croix, 
Soyez honorée 
Par les fleurs des bois. 

Jésus-Christ éconte 
Le rossignolet, 
Et son sang dégoutte 
Comme un ruisselet. 

Saufs du purgatoire, 
O saint Crucifix, 
Donne-nous la gloire 
De ton paradis 1 

t lá, votre priére terminée, je m'avance et vous 
craintif : Votre parole est bénie ! Je veux prier 
me vous. 



t vous toute gentille, et vous nuUement flére , 
emoiselle, aussitót vous m'avez donné votre priére 
me l'oiseau donne son chant. 



10 LOU LIBRE DE l'aMOUR. 

Vosto preiéro/ah! coume es bello! 
Avien la fe, dins rencian tém I - 
Quand la dise, madamisello, 
léu sounje á vous, e siéu countént. 

Vaqui pamens vosto escrituro ! 
Sus aquéu poulit papié blanc, 
Vosto man, qu'es pas bén seguro, 
Mounto e davalo en tremoulant. 

La relegisse, quand siéu triste ; 
La téne dins moun tiradou, 
Eme co qu'ai de mai requiste, 
Eme li letro de Rebou ; 

Contro uno flour touto passido, 
Pichoto flour qu'aquest estiéu, 
A Font-Clareto aves culido. 
Uno flour culido per iéu ! 

léu qu'ai tant crento eme li chato. 
Ai ges de crento davans vous ; 
E tout moun cor se desacato, 
A voste rire amistadous. 

Tenes, vous dirai tout : pecaire ! 
Aquelo flour, aquéu papié, 
Madamisella, acó 's pas gaire, 
E per iéu i'a rén de parié ! 



^ 



LE LIVRE DE l'aMOÜR. 11 

Votre priére, oh ! qu'elle est belle ! lis avaient la 
foi, au temps passé ! Quand je la dis_, mademoiselle, je 
songe á vous, et suis content. 



Voilá pourtant Yotre écriture ! Sur ce joli papier 
blanc, votre main^ qui n'est pas bien assurée, monte 
et descendí tremblante. 



Je la relis, quand je suis triste ; je la tiens dans mon 
tiroir, avec ce que j'ai de plus rare_, avec les lettres de 
Reboul ; 



Contre une fleur toute fanée^ petite fleur que, cet 
été, vous avez cueillie á Font-Clarette, une fleur cueil- 
lie pour moi ! 



Mol si timide avec les jeunes filies, je ne suis point 
timide devant vous, et tout mon coeur se découvre, a 
votre sourire amical. 



Tenez, je vous dirai tout: helas! cette fleur, ce 
papier, mademoiselle, c'est peu de chose, et pour moi 
il n'est rien de pareil ! 




III 



£ poiras li dir 
Qu'iéu mor de desir. 

Gaücelm Faidit. 



Ah ! se moun cor avié d'alo, 
Sus toun cóu, sus toun espalo, 
Voularié tout en coumbour, 
O mignoto ! á toun auriho 
Te dirié de meraviho. 
De meraviho d'amour. 




III 



Et tu pourras lui diré 
que je lueurs de désir. 

Gaücelm Faidit. 



Ah ! si mon coeur avait des ailes, sur ix)n cou, sur 
ton épaule, il volerait tout en feu ! á ton oreille, ó 
mignonne, il te dirait des merveilles, des merveilles 
d'amour. 



14 LOü LIBRE DE l'aMOUR. 

Ah ! se moun cor avié d'alo, 
Subre ti bouqueto palo 
Voularié coume un perdu; 
Moun cor te farié, chatouno, 
Cént.poütoun e cent poutouno; 
Parlarle, parlarié plu ! 

Pieta ! moun cor n'a ges d'alo ! 
Lou lángui, la fre lou jalo : 
Té ! lou vaqui sus ma man ; 
Pren-lou dins la tiéuno, o bello ! 
Coume un agnéu moun cor bélo, 
E plouro coume un enfant. 



LE LIVRE DE i/aMOÜR. 15 

Ah ! si mon coeur avait des ailes, sur tes lévres 
pales, il volerait éperdu; mon coeur, ó jeune filie, te 
ferait cent baisers et cent caresses ; il parlerait, il ne 
parlerait plus ! 



Pitié ! mon coeur n'a point d'ailes ! le froid, Tennui 
langoureux le glace : tiens ! le voilá sur ma main ; 
prends-le, ó belle, dans la tienne ! Comme un agneau 
mon coeur béle, et il pleure comme un enfant. 




IV 



Mas de gentil castelana, 
Bén fait* ab color de grana , 
Am mais la bon' esperansa. 

PÉiRE Vidal. 



En tóuti sabes diré 
Quaucarén de pouli ; 
Aves un tant bon rire, 
Un tant dous parauli ! 

E peréu aman li vihado 

Ounte venes cacaleja, 

Ounte venes risouleja, 

O génto, o douco, o grando fado ! 




IV 



Mais de gentílle chátelaíne, bien 
faite, avec couleur de grenade, je 
préfére la bonne esperance. 

Fierre Vidal. 



A tous vous savez diré quelque chose de charmant ; 
vous avez le rire si bon, la causerie si douce ! 



Aussi aimons-nous les veillées oü vous venez ba- 
biller, oü vous venez sourire, ó gentille, o douce, 6 
grande fée ! 



18 LOU LIBRE DE l'aMOÜR. 



Aquesto vido alasso, e n'i* a que soun bén las ! 

Que lou bon Diéu vous acoumpagne 
Pertout mounte se plouro ! auran leu de soulas, 

Car amas tout co qu'éi de plague : 
Li viéi, li páuri viéi tóuti clin, tóuti blanc ; 
Li gént qu'an dóu malur, li gént qu'an ges de pan ; 

Lis enfantoun qu'an ges de maire, 

Li maire que n'an plus d'enfant. 
Segur, de vosto bouco éi brave d'éstre plan; 

Sabes tant bén diré : — Pecaire ! 



E iéu, téne d'á-ment lou tremount dóu souléu. 

Eme soun jougne prim e sa raubo de laño 

Coulour de la mióugrano. 
Eme soun front tant lisc e si grands iue tant béu, 
Eme si long péu negre e sa caro brunello, 
Tout-aro la veirai, la douco vierginello, 
Que me dirá : — Bon véspre ! — O Zani, venes leu ! 

Venes leu ! aman li vihado 

Ounte venes cacaleja, 

Ounte venes risouleja, 

O génto, o douco, o grando fado ! 



LE LIVRE DE l'aMOÜR. 19 



La vie est accablante, et il en est qui sont bien las ! 
Que le bon Dieu vous accompagne partout ou Ton 
pleure ! ils seront bientót consoles, car vous aimez tous 
ceux qui sont a plaindre : les vieillards, les pauvres 
vieillards tout courbés et tout blancs; ceux qui sont 
dans le malheur, ceux qui n'ont pas de pain ; les petits 
enfants sans méres, les méres qui n'ont plus d'enfants. 
Certes, par votre bouche il est doux d'étre plaint ; 
vous savez si bien diré : — Pecaire ! * 



Et moi, je guette le coucher du soleil. 

Avec son fréle corsage et sa robe de laine, couleur 
de la grenade ; avec son front uni et ses gránds yeux 
si beaux ; avec ses longs cheveux noirs et son visage 
brun, je la verrai tout á l'heure, la douce vierge, qui 
me dirá : — Bon vépre ! — O Zani, venez vite ! 



Venez vite ! nous aimons les veillées oü vous venez 
tabiller, oa vous venez sourire, ó gentille, ó douce, 
ó grande fée ! 



* Pecaire^ mot intraduisible, interjection de compassion, d'ami- 
tié, de tendresse. 




Mas quand la man blanca sés gant 
Estrenh son amic doussamen , 
L'^mors móu del cor e descend. 

Savauic de Mauleon. 



Coume un enfant, urQuso e lésto, 
Dansavo en cantant; de sa testo, 
Qu^aviéu courounado de flour. 
Si péu prefuma, si péu negre, 
A Tasard voulavon alegre, 
E moun cor ero gounfle, ero gounfle d amour. 

Ansin, sus lou pountin de maubre, 

Ero á dansa la bello enfant, 
E s'entendié de brut que lou piéu-piéu que fan 
Lis aucéu qu'á la niue se couchon dins lis aubre : 




Mais quand la main blanche dégantée 
étreint son ami doucement, Tamour 
s'émeut el desee nd du coeur. 

Savaric de Mauléon. 



Comme un enfant, heureuse et légére, elle dansait 
en chantant ; de sa tete, que j'avais couronnée de 
fleurs, ses cheveux parfumés, ses noirs clieveux, au 
hasard, volaient joyeusement, et mon coeur était op- 
pressé, oppressé d'amour. 



Ainsi, sur le perron de marbre, elle était á danser, 
la belle enfant, et Ton n'entendait que le gazouillis 
que font les oiseaux, lorsque, á la nuit, ils se couchent 
dans les arbres : 



22 LOÜ LIBRE DE L'aMOUR. 

Tout cerco lou repaus, alor, e tout s'escound. 
Au founs dóu laberinte e dins Tandano soumbro^ 

Eme lis auro dóu tremount, 
Lou souléu, rouge e fiér, davalavo dins Toumbro. 

Enterin, coumencé la poulido cansoün 

Di grihet, dins Terbo e la mousso, 

E la luno, mountant, tranquilo, aperamount, 
Espandigué sa clarta douco. 

Trefoulido, Tenfant noun poudié s'alassa 
De canta, de sauta, de rire e de dansa. 

Toujour dansavo, folo e lésto : 
Subran, dintre li pie de sa raubo de fésto 

Soun prim petoun s'es embarra ; 

Trantraio e jito un crid : — Ma maire ! 

E coume vai toumba, pecaire ! 

léu courre e toumbo dins mi bra. 

Que sa testo ero bello, aqui, sus moun espalo, 

Dins si long péu negado e penjant touto palo 

— Vous sias pas facho mau? — De si béus iue, alor. 
Me regardo. Ma man sentié batre soun cor ; 
Oh ! coume ero esmóugudo ! oh ! coume ero candido ! 
E iéu que per sa vido auriéu douna ma vido. 
Aro que la teniéu touto en píen dins mi bras, 
Ah ! n'auriéu pas vougu que se toumbésse pas ! 



LE LIVRE DE L'aMOUR. 23 

Tout cherche le repos, alors, et tout se cache. Au 
fond du labyrinthe et dans la sombre allée, par les 
brises du couchant/le soleil, rouge et fier, dévalait 
dans Tombre. 

Cependant_, commenca la jolie chanson des grillons 
dans rherbe et la mousse, et la lune, montant, tran- 
quille, lá-haut dans le ciel, épanouit sa douce ciarte. 



Tressaillante^ l'enfant ne pouvait se lasser de chan- 
ter, de sauter, de danser et de rire. Preste et foUe^ elle 
dansait toiíjours : soudain, dans les plis de sa robe de 
féte, son petit pied s'est enfermé; elle chancelle et 
jette un cri : — Ma mere ! — Et comme elle va choir, 
pauvrette! j'accours et elle tombe dans mes bras. 



Que sa tete était belle, la, sur mon épaule, noyée 

dans sa longue chevelure et penchant toute pále 

— Vous étes-vous point fait de mal? — De ses beaux 
yeux, alors, elle me regarde. Ma main sentait battre 
son coeur ; oh ! comme elle était émue ! oh ! comme 
elle était interdite ! Et moi, qui pour sa vie aurais 
donné ma vie, tandis que je la teñáis tout entiére dans 
mes bras, ah ! je n*aurais pas voulu qu'elle ne füt 
point tombée ! 




VI 



Tóut m'avétz rire 
E donat pessamen; 
Plus gréu martire 
Nuls om de mi no sent. 

GüILHÉM DE CAEESTANH. 



— Ah ! ta maneto caudo e bruno, 
Baio-me la ! baio-me la ! 
Vene eme iéu : fai claro luno ; 
Vene, lou céu es estela. 

Ah ! ta maneto bruno e caudo, 
Mete-l'aqui dedins ma man ! 
Asseten-nous, e sus ta faudo 
Brésso-me coume toun enfant ! 



/ 




VI 



Vous m'avez oté le rire, et 
donné le souci : plus violent 
marlyre que le mien, nul 
homme ne réprouve. 

GUILLAÜME DE XABESTAN. 



— Ah ! ta petite main chande et bruñe, donne-la 
moi ! donne-la moi ! Viens avec moi : il fait lune 
claire ; viens ! le ciel est étoilé. 



Ah ! ta petite main bruñe et chande, mets-la dans 
ma main ! Asseyons-nous : sur le pan de ta robe, 
berce-moi comme ton enfant. 



26 LOU LIBRE DE l'aMOüR. 

Sénso bonur siéu las de courre. 
Las de courre coume un chin fóu ! 
Assolo-me, soufrisse e ploure,^... 
Perqué cantas_, gai roussignóu? 

La luno s'escound; tout soumbrejo : 
La bello niue ! — Ta man ferni, 
O jouvént^ e ta man es frejo! 
— La tiéuno me brulo, o Zani ! 

Ma man es frejo coume un mabre_, 
Ma man jalo coume la mort. 
Car tout lou sang de moun cadabre 
Boui e reboui dedins moun cor. 



LE LIVRE DE l'aMOÜR. 27 

Sans bonlieur je suis las de courir, las de courir 
comme un chien furieux ! Apaise-moi, je soufFre et je 
pleure Pourquoi chantez-vous, gais rossignols? 



La lune se cache; tout devient sombre: la belle 
nuit ! — Ta main frémit, ó jeune homme, et ta main 
est froide ! — La tienne me brüle, ó Zani ! 



Ma main est froide comme un marbre, ma main 
glace comme la mort; car le sang de tous mes membres 
bout et rebout dans mon coeur. 




VII 



Quel giorno, piü non leggemmo avante. 
Dante. [Infem, c. v.) 



— Nous veiren plus ! — E perqué? — Vau partí. 

— E mounte vas? — Me yau faire moungeto. 

— Ai póu per tu, mignoto! de-qu*as di?... 
Saras malauto, oh ! sies piéi tant jouineto ! 
De toun cor tendré aviso-te, paureto!... 
Saras malauto ! — Eh bén ! iéu, mourirai. — 

Aquéu jour, lou darrié, n'en diguerian pas mai. 




VII 



Ce jour-lá, nous ne lúmes pas plus avaut. 
Dante. [Enfer, c. v.) 



— Nous ne nous verrons plus ! — Et pourquoi? — 
Je vais partir. — Et oü vas-tu? — Je vais me faire 
nonne. — J'ai peur pour toi, mignonne ! qu'as-tu dit?... 
Tu seras malade^ oh I tu es si jeune! Prends garde á 
ton coeur tendré^ pauvrette!... Tu seras maladel — Eh 
bien ! moi, je mourrai. 

Ce jour-lá, le dernier, nous n'en dimes pas davantage. 




VIII 



E pois ela se rcndét monga. 

( Vido de Jaufrc Rudel e de 
la Coumlesso de TripoU.) 



Vous, tant urouso 
A voste oustau, 
Éstre amourouso 
D'un espitaul 
Partes, pecaire! 
Partes demaní 
E lou troubaire 
Se plan. 



J 




VIII 



Et puis elle se rendil nonne. 

( Vie de Geoffroy Rudel ct de 
la Comtesse de Trípoli.) 



Vous_, si heureuse dans votre maison, étre éprise 
d'un hópital ! Vous partez^ helas ! demain vous partez ! 
et le trouvére se plaint. 



»^2 LOÜ LIBRE DE l'aMOUR. 

Vous, nosto joio 
E noste amour, 
Vous, la beloio 
De nósti jour, 
Vous, adourado, 
Ana au couvéntl... 
Sarés plourado 
Souvént I 

Voste viéi paire 
Que devendrá? 
Dins soun mau-traire 
N'en mourira ! 
Ah! Tavéusage 
Ei tant marrit, 
En aquel age, 
Zanil 

Plus ges de femó, 
Plus ges d'enfant ! 
Que de lagremo, 
A si viéis an ! 
Ei pas de faire, 
Oh ! vés ! resta ! 
Per voste paire, 
Pieta ! 



/ 



LE LIVRE DE L AMOUR. óo 

Vous, notre amour et notre joie; vous, la parure de 
nos jours; vous, adorée, aller au couvent!... Vous 
serez pleurée bien des fois ! 



Votre vieux pére, que deviendra-t-il? Dans sa peine 
amere, il en mourra! Ah.! le veuvage est bien triste, 
á cet age, Zani ! 



Plus de femme, plus d'enfant ! . . . Que de larmes dans 
«a vieillesse ! Oh ! n'en faites rien, oh ! de gráce, restez ! 
Pour votre pére, pitié ! 




IX 



Chascun jorn s'en anav' al som de la montanlia- 
E regarda va luen si veirá sa companha. 

Ramoün Feraud. 



Ai escala sus la cimo di moure, 
Eilamoundaut, ounte i'a lou castéu; 
Ai escala sus la cimo di tourre. 

Blanco e duberto dins lou céu 
Coume lis alo d'un auceu. 
Ai vist li velo d'un veisséu, 
Bén liuen^ bén liuen, long-téms, long-tems encaro... 
Piéi n'ai plus vist que lou souléu 
E si trelus sus Taigo amaro. 




IX 



Chaqué jour i I s'en allait au sommet de la mon- 
tagne, et il regardait au loin s'il verrait sa compagne 



Raymond Féraud. 



Je sui^ monté sur la cime des mornes, sur le som- 
met oü est le castel; je suis monté sur la cime des 
tours. 

Blanches et ouvertes dans le ciel comme les ailes 
d'un oiseau, j'ai vu les voiles d'un navire, bien loin, 

bien loin, longtemps, longtemps encoré Puis je n'ai 

plus vu que le sqleil et ses splendeurs sur Tonde amere. 



']{] LOU LIBRE DE i/aMOUR. 

Alor, d'amount, alor ai davala. 
Long de la mar e di grándis oundado, 
Ai courregu coume un descounsoula, 
E per soun noum, tout un jour, Tai cridado!.. 



LE LIVRE DE l'aMOUR. 37 

Lors, de lá-haut, lors je suis descendii. Le long de 
la mer et des grandes vagues, j'ai couru comme un in- 
consolé, et par son nom, tout un jour, je Tai criée !... 




X 



Go ! for thy stay, not free , absents thee more , 

Go in thy native innocence, rely 

On wath Ihou hast of viilue ; summon all ! 

For God towards thee hath done his part, do thine. 

[Paradise lost, hook ix.) 



Dempiéi que sias tant liuen, tant liuen qu'apereila 
Lou parla que se parlo éi plus noste parla, 

le sounjas pas á la Prouvénco? 
Quand ie sounjas, tamben déu proun vous treboula ! 
Tóuti sounjan á vous dempiéi vosto parténco. 




X 



Va I car ta présence , contre ta volonté , te rendrait 
plus absenté : va dans ton innocence native ! appuie- 
toi sur C9 que tu as de vertu ! réunis-la toute ! car 
Dieu envers toi a fait son devoir, fais le tien. 

[Paradís perdu, Hvre ix.) 



Depuis que vous étes si loin, si loin que, lá-bas, lá- 
bas, la langue que Ton parle n'est plus notre langue, 
n'y songez-vous pas, á la Provence? Quand vous y 
songez, pourtant, cela doit bien vous troubler ! Tous, 
nous songeons á vous depuis votre départ. 



40 LOU LIBRE DE L'aMOUR. 

Fa 'ncaro proun de flour en térro de Durénco : 
Ah ! podón, aquest an, ah ! podón se passi : 
Per vous n*en courouna, pecaire I sias plu' ici ! 



Sias pía' ici ! mai lou cor gardo vosto memóri : 
Parlón souvént de vous, li gént de voste endré. 
Quand n^en parlón, toujour me mésele au roudelet : 
Ploure, en lis escoutant me faire vosto istori. 

Urouso que-noun-sai, pei^qué parti, tamben ! 

Fa vounge mes tout-aro, e pamens, bén souvént, 

Nous semblo pas de créire ! 
Aviéu escri per vous un conté d'encian tém, 

Dins lou parla di reiré. 

Ah ! de bouco, segur, m'aurié bén fa plesi 
De vous lou diré, á vous ! Mai, poudés plus ausi 

Li cansoun di Felibre. 
Qu saup, tant soulamen, se vendrás á legi 

Aqueste pichot libre ! 

Qu saup? de-fes-que-i'a, lis asard soun tant grand, 

O génto damisello I 
L'istóri qu'autre-téms me countavo moun grand. 

Basto Fatrouvés bello, 
Vous qu'amas tant li viéi e li pichots enfant ! 



LE LIVRE DE l'aMOUR. 41 

II y a encoré bien des fleurs en terre de Durance : 
ah! elles peuvent, cette année, ah! elles peuvent se 
flétrir : pour vous en faire des couronnes, vous n'étes 
plus ici_, helas ! 

Vous n'étes plus ici ! mais le coeur garde votre sou- 
Tenir : ils parlent souvent de vous, les gens de votre 
pays. Quánd ils en parlent, je me méle toujours au petit 
cercle ; je pleure, en les écoutant me faire votre histoire. 

Heureuse comme on ne peut diré, aussi pourquoi 
partir? Yoilá onze mois tout á Theure, et pourtant, 
bien souvent, nous ne voulons pas y croire. J'avais 
écrit pour vous un conté du temps jadis, dans le parler 
des aieux. 

Ah ! de bouche, assurément, il m'eút fait bien plaisir 
<le vous le diré, á vous ! Mais vous ne pouvez plus en- 
i;endre les chansons des Felibres. Qui sait, seulement, 
si vous viendrez á lire ce petit livre? 



Qui sait? parfois les hasards sont si grands, ó gente 
demoiselle I L'histoire que, jadis, me contait mon aieul, 
puissiez-vous la trouver belle, vous qui aimez tant les 
vieillards et les petits enfants I 



42 LOU LIBRE DE L AMOUR. 



Favié 'no fes un Réi : — vous dirai pas quete ero, 

Me Tan pas di. — Lou Réi agüé 'n enfant, 
E ie douné per baile un orne de la térro. 
E lou pichot venié grandet, plan-plan. 
Lou baile lou menavo 
Tóuti li cop qu'anavo 
A la vigno per travaia; 
E toujour lou baile pourtavo 
Un pau de pan per lou faire manja, 
Un pau de vin dins uno coucourdeto. 
E piéi souto un bouissoun ensén fasien pauseto ; 
Manjavon, s'avien fam, e bevien, s'avien set : 
N'avié tant siuen de soun béu garcounet, 

Quand lou menavo a la vigneto, 
Que lou fasié béure a la coucourdeto! 

Mai lou pichot toujour venié pu grand. 
Lou Réi mandé si gént ie querré soun enfant. 
Lou baile n'en plouré, coume poudés lou créire ; 

Piéi, un matin, partigué per lou véire : 
Se languissié bén tant ! 

Lou baile arribo, e de pertout regardo. 

— De-qu'éi que vos? ie demando la gardo. 

— Volé, ie dis, véire moun garcounet. 

Que lou menave á la vigneto. 
Que lou fasiéu béure á la coucourdeto ! 



LE LIVRE DE l'AMOUR. 43 



II y avait une fois un Roi : — je ne vous dirai pas 
lequel, on ne me Ta pas dit. — Le Roi eut un enfant, 
et il lui donna pour nourricier un homme de la glébe. 
Et le petit devenait grandet tout doucement. Le nour- 
ricier le menait avec lui toutes les fois qu'il allait tra- 
vailler á la vigne; et toujours le nourricier portait un 
peu de pain pour le faire manger, un peu de vin dans 
une petite gourde. Et puis, sous un buisson, ils se 
reposaient enserable, mangeaient^ slls avaient faim, et 
buvaient, s'ils avaient soif. II prenait tant de soin de 
. son beau garconnet, quand il le menait a la vigneite, 
qu'il le faisait boire á la petite gourde ! 



Mais le petit grandissait de jour en jour. Le Roi 
envoya ses gens lui quérir son enfant. Le nourricier en 
pleura, comme vous pouvez le croire ; puis, un matin, 
il partit pour le voir : si grande était son impatience ! 



Le nourricier arrive et regarde de tous cotes. — 
Que veux-tu? lui demande la garde. — Je veux, dit-il, 
voir mon garconnet, que je menais á la vzgnette, que 
je faisais boire á la petite gourde !... 



44 LOU LIBRE DE l'aMOUR. 

— Ah ! per ma fe ! 
Síes mato !... Anen, moun orne, entourno-te ! 
Entourno-te, t'an di ! — Lou baile resistavo ; 
Youlié passa^ la gardo Tarrestavo, 
E toujour mai lou paure orne cridavo : — 
Ah I leissas-me véire moun garcounet. 

Que lou menave a la vigneto. 
Que lou fasiéu béure á la coucourdeto ! 

A la forco pamens la gardo mounté d'aut, 
E digué au Réi: — Eila-bas, i'a ''n badau... 
Oh! jamai de la vido, 

S'éi vist un ome ansin ! i'a miech-ouro que crido : 
« Ah ! leissas-me véire moun garcounet. 

Que lou menave a la vigneto, 
Que lou fasiéu béure a la coucourdeto ! » 
Cent cop beléu i'avén di : — Taiso-te : 
Se noun es fóu, noun se manco de gaire ! 
Es a la porto, e res póu Tarresta... 
— Anas lou querré e fasés-lou mounta, 
Digué lou Réi : veiren co que fau faire. 

Veici qu'au bout d'un moumenet^, 
Intro lou baile ; esmóugu, cour tout dre 
Au fiéu dóu Réi, e dis davans soun paire; 
— Ah I ve-raqui moun garcounet, 
Que lou menave á la vigneto, 
Que lou fasiéu béure a la coucourdeto ! — 
D'enténdre eicó cadun ero espanta. 



LE LIVRE DE l'aMOUR. 45 

— Ah ! par ma foi ! tu es fou !... AUons, mon brave, 
retourne-t'en ! Retourne, t'a-t-on dit. — Le nourricier 
résistait; il voulait passer, la garde Tarrétait, et le 
pauvre homme criait toujours plus fort : — Ah I lais- 
sez-moi voir mon gargonnet, que je menais a la vi- 
gnette, que je faisais boire a la petite gourde ! 



A la fin, pourtant, la garde monta Tescalier et dit 
au Roí: — Lá-bas est un badaud... Oh! jamáis de la 
vie, on n'a vu homme pareil ! il crie depuis une demi- 
heure : — Ah ! laissez-moi voir mon garconnet, que 
je menais a la vignette, que je faisais boire á la petite 
gourde! — Cent fois, peut-étre, nous lui avons dit: 
Tais-toi ! — S'il n'est pas fou, il s'en faut de peu. II 
est a la porte et nul ne peut Tarréter. — AUez le 
quérir et faites-le monter, dit le Roí : nous verroiis 
ce qu'il faut faire. 



Voici qu'au bout d'un instant, le nourricier entre ; 
ému, il court tout droit au fils du Roi, et dit devant 
son pére : — Ah ! le voilá mon garconnet, que je me- 
nais a la vignetie, que je faisais boire á la petite gourde. 

D'entendre cela chacun était ébahi. 



46 LOU LIBRE DE I/aMOUR. 

— Aqueste véspre, á taulo, á moun coustat. 
Volé, digué lou Réi, que vengues t'asseta. — 
E 'm'acó ie fagué tasta 
De tout co que manjavo ! 

E, l'endeman, lou baile s'entournavo ; 
Lou Réi peréu venié de ie coumta 
Autant d'escut que poudié n'en pourta! 
E lou baile disié, dóu téms que caminavo^ 
En risént tout soulet: 
— Ah ! de moun brave garcounet. 
Que lou menave á la vigneto, 
Que lou fasiéu béure á la coucourdeto ! 



LE LIVRE DE L'AMOUR. 47 

— Ce soir, á table, á mon cote, je veux, dit le Roi, 
que tu viennes t'asseoir. — Et voilá qu'il lui fit goüter 
de tout ce qu'il mangeait ! 



Et, le lendemain, le nourrícier s'en retournait. Or, 
le Roí venait de lui compter autant d'écus qu'il pouvait 
en porter ! Et le nourricier disait, durant son chemin, 
en riant tout seul : — Ah I mon brave garconnet, que 

je menais á la vignette, que je faisais boire á la petite 

gourde ! 



^ 



XI 



S'es enanado alin , ma douQO amigo 
E iéu , desespera , 
Fau que ploura. 

Fredbri Mistral. 



De-la-man-d'eila de la mar, 
Dins mis ouro de pantaiage, 
Souvénti-fes iéu fau un viage, 
Iéu fau souvént un viage amar, 
De-la-man-d'eila de la mar. 

Eilalin vers li Dardanello, 
Iéu m'envau eme li veisséu 
Que sis aubre traucon lou céu, 
Iéu m'envau vers ma pauro bello, 
Eilalin, vers li Dardanello. 



^ 



XI 



Au loin s'en est allée ma douce 
amie, et moi, desesperé, je pleure 
sans cesse. 

Frédérig Mistral. 



Au pays d^outre-mer, dans mes heures de réverie, 
souventes fois je fais un voy age, je fais souvent un 
amer voyage, au pays d'outre-mer. 



Au loin, lá-bas, vers les Dardanelles, je m'en vais 
avec les vaisseaux dont les máts percent le ciel ; je 
m'en vais vers ma pauvre amie, au loin, lá-bas, vers 
les Dardanelles. 



50 LOÜ LIBRE DE L'aMOüR. 

Eme li grand niéu barrulant, 
Coucha dóu vént, soun baile-pastre, 
Li grand niéu que davans lis astre 
Passon coume de troupéu blanc. 
Eme li niéu vau barrulant. 

M'envole eme li dindouleto 
Que s'entournon vers lou souléu : 
Vers li béu jour s'enVan léu-léu; 
E, léu-léu, vers moun amigueto, 
M'envole eme li dindouleto. 

léu ai lou lángui dóu país, 
Dóu país que trévo ma mió ; 
Liuen d'aquelo estranjo patrio, 
Coume Taucéu liuen de soun nis, 
léu ai lou lángui dóu país. 

D'erso en erso, sus Taigo amaro, 
Coume un cadabre i mar jita, 
En pantai me laisse empourta 
I péd d'aquelo que m'éi caro, 
D'erso en erso, sus Taigo amaro. 

Sus la ribo siéu aqui, mort 1 
Ma bello dins si bras m'aubouro ; 
Séns muta me regardo e plouro, 
Bouto piéi sa man sus moun cor, 
E subran sorte de la mort I 



I 



LE LIVRE DE L'aMOÜR. 51 

Avec les grandes nuées errantes, chassées par le 
vent, leur maftre pasteur, les grandes nuées qui 
devant les astres passent comme des troupeaux blancs, 
je vais errant avec les nuées. 



Je m'envole avec les hirondelles qui retournent vers 
le soleil : vers les beaux jours, elles s'en vont vite, 
vite, et, vite, vite, vers mon amie, je m'envole avec 
les hirondelles. 



Moi, j'ai le mal du pays, du pays que hante ma mié; 
loin de cette patrie étrangére, comme Toiseau loin de 
son nid, moi j'ai le mal du pays. 



De vague en vague, sur Tonde amere, comme un 
cadavre jeté aux mers, en réve je me laisse emporter 
aux pieds de celle que j'aime, de vague en vague sur 
ronde amere. 



Sur la rive je suis la, mort ! Ma belle dans ses bras 
me souléve ; sans mot diré, elle me regarde et pleure ; 
elle met sa main sur mon coeur, et soudain je sors de 
la mort ! 



52 



I.OU LIBRE DE L AMOUR. 

Alor Testregne, alor Tembarre 
Dins mi brassado : — Ai proun soufri, 
Resto! iéu volé plus mouri!... 
E coume un negadis la sarre, 
E dins mi brassado Tembarre. 

De-la-man-d'eila de la mar, 
Dins mis ouro de pantaiage, 
Souvénti-fes iéu fau un viage, 
Iéu fau souvént un viage amar, 
De-la-man-d'eila de la mar. 



J 



7 



LE LIVRE DE l'aMOUR. 53 

Alors je Tétreins, alors je Tenferme dans mes em- 
brassements : — J'ai assez souffert, reste ! je ne veux 
plus mourir !... — Et comme un noyé je la serré, et 
dans mes embrassements je Tenferme. 



Au pays d'outre-mer, dans mes heures de réverie, 
souventes fois je fais un voyage, je fais souvént un 
amer voyage, au pays d'outre-mer. 



^ 



XII 



En sovinénsa 

Ténc la car' e I' dons ris. 

GUILHÉM DB GaBESTANH. 



Ah ! vaqui pamens la chambreto 
Ounte vivié la chatouneto ! 
Mai, aro, coume Tatroura, 
Dins lis endré qu'a tant treva? 
O mis iue, mi grands iue bevéire, 
Dins soun mirau regardas bén : 
Mirau, mirau, fai-me la véire. 
Tu que Tas visto tant sauvént. 



^ 



XII 



Je garde en sonvenance le visage 
et le donx sonrire. 

GUILLAÜME DE CaBBSTAN. 



Ah ! voilá pourtant la chambrette oü vivait la jeune 
filie ! mais, maintenant, comment Ja retrouver, dans 
les lieux qu^elle a tant hantés? O mes yeux, mes 
grands yeux buveurs, dans son miroir regardez bien : 
miroir, miroir! montre-la-moi, toi qui Tas vue si 
souvent. 



56 LOÜ LIBRE DE L'AMOL'R. 

Lou matin, dins Teigueto claro, 
Quand trempavo sa bello caro, 
Quand trempavo si bélli man ; 
Que fasié teleto, en cantant, 
E qu'á través soun ér riséire 
Perlejavon si blánqui dént; — 
Mirau, mirau, fai-me la véire. 
Tu que Tas visto tant souvént. 



Qu'éro innoucénto e qu'éro urouso ! 
Leissant toumba, touto crentouso. 
Sus sis espalo, au mendre brut, 
Soun long péu coume un long fichú, 
Piéi, dins lis Ouro de soun reiré, 
Au bon Diéu parlavo long-tem. 
Mirau, mirau, fai-me la véire. 
Tu que Tas visto tant souvént. 



Contro un brout de santo liéuréio, 
Lou libre éi sus la chaminéio ; 
Vai veni, vés ! car Ta leissa 
Dubert ounte avié coumenga. . 
Soun pichot pas lóugié, courréire, 
L'ause dins lou boufa dóu' vént. 
Mirau, mirau, fai-me la véire, 
Tu que Tas visto tant souvént. 



LE LIVRE DE l'aMOUK. 57 

Le matin, dans Teau claire, quand elle trempait son 
beau visage, quand elle trempait ses belles mains, 
qu'elle faisait toilette en chantant, et qu'á travers son 
air rieur ses blanches dents brillaient en perles; — mi- 
roir, miroir, montre-la-moi, toi qui Tas vue si souvent. 



Qu'elle était innocente et qu'elle était heureuse ! 
laissant tomber, toute craintive, sur ses épaules, au 
moindre bruit, ses longscheveux comme un long fichú. 
Puis, dans le (livre) d'heures de son aieul, longtemps 
elle parlait a Dieu. Miroir, miroir, montre-la-moi, toi 
qui Tas vue si souvent. 



Contre un brin de ramean bénit, le livre est sur la 
cheminée; elle va venir,voyez ! car elle l'a laissé ouvert 
á l'endroit oú elle avait commencé. Son petit pas léger, 
rapide, je l'entends dans le vent qui soufile. Miroir, 
miroir, montre-la-moi, toi qui l'as vue si souvent. 



58 LOÜ LIBRE DE l'aMOUR. 

Li jour de fésto e de grand messo, 
Qu'éro génto e qu'éro bén messo, 
La pauro enfant ! De moun cantoun, 
L'amirave, — Segnour, perdoun I — 
léu ramirave, en píen Sant-Péire^ 
Dins lou souléu e dins Tencén. 
Mirau, mirau, fai-me la véire, 
Tu que Tas visto tant souvént. 



Assetado eici, travaiavo; 

De la fenéstro babihavo. 

Per li paure, per lou bon Diéu, 

N'abené de laño e de fiéu ! 

E dins la chambro e dins lou véire. 

Si det fasien lou vai-e-vén. 

Mirau, mirau, fai-me la véire, 

Tu que Tas visto tant souvént. 



Ah ! lou téms di dóuci babiho, 
Téms de joio e áe pouesio, 
E de Tamour e dóu dansa. 
Aquén béu téms éi bén passa ! 
Ti long péu qu'a coupa lou préire, 
Pecaire f aven tant jouga 'nsén !.. 
Miran, mirau, fai-me la véire. 
Tu que Tas visto tant souvént. 



LE LIVRE DE l'aMOüR. 59 

Les jours de féte et de grand'messe, qu'elle était 
gentille et bien paree, la pauvre enfant I De mon coin, 
je Tadmirais, — Seigneur, pardonl — je Tadmirais 
en pleine (église de) Saint-Pierre, dans le soleil et 
dans Tencens. Miroir, miroir, montre-la-moi, toi qui 
Tas vue si souvent. 



Assise ici, elle travaillait; elle babillait de la fenétre. 
Pour les pauvresj pour le bon Dieu, elle en consomma 
de la laine et du fil ! Et dans la chambre et dans la 
glace, ses doigts faísaient le va-et-vient. Miroir, mi- 
roir, montre-la-moi, toi qui Tas vue si souvent. 



Ah ! le temps des doux babils, temps de joie et de 
poésie, et du danser et de Tamour, ce beau temps est 
bien passé ! Tes longs cheveux qu'a coupés le prétre, 
helas! nous avons tant joué avec!... Miroir, miroir, 
montre-la-moi, toi qui Tas vue si souvent. 



r 



60 LOU LIBRE DE L'AMÓUR. 

Es ansin, moun Diéu ! sias lou méstre ! 
Dins li malur, lis escauféstre. 
Airiaduras vosto meissoun ; 
Sus lis espino di bouissoun, 
Chausissés, ó divin cuiéire, 
Li plus bélli flour dóu printém. 
Mirau, mirau, fai-me la véire, 
Tu que Tas visto tant souvént. 



Lou dilun que s'es enanado, 
De plour si gauto éron negado. 
Ah ! qu'avien ploura, si béus iue : 
Avien ploura tonto la niue ! 
Pamens n'a pas regarda 'réire, 
Quand s'es embarrado au couvént. 
Miran, miran, fai-me la véire. 
Tu que Tas visto tant souvént. 



Souto la triho á mita morto, 
En intrant, eila, vers sa porto. 
Ai legi : Gustau á louga. 
Escritéu, m'as estonmaga! 
Res ! plus res ! . . . Volé pas ie créire ; 
Sémpre au lindan moun cor revén, 
Miran ! e me la fas pas véire. 
Tu que Tas visto tant souvént ! 



LE LIVRE DE l'aMOUR. 61 

C'est ainsi, mon Dieu ! vous étes le maitre f Dans les 
malheurs, dans les émois, vous múrissez votre mois- 
son; sur les épines des halliers, vous choisissez, ó 
divin cueilleur, les plus belles fleurs du printemps ! 
Miroir, miroir, montre-la-moi, toi qui Tas vue si souvent. 



Le lundi qu'elle s*en estallée, ses joues étaient noyées 
delarmes. Ah! qu'ils avaient pleuré, ses beauxyeux: 
ils avaient pleuré toute la nuit ! Pourtant, elle n'a pas 
regardé en arriére, quand au couvent elle s'est en- 
ferinée. Miroir, miroir, montre-la-moi, toi qui Tas vue 
si souvent. 



Sous la treille morte á demi, en entrant, lá-bas, prés 
de sa porte, j'ai lu : Maison á louer. Ecriteau, tu m'as 
serré le coeur ! Personne! plus personne!... Je ne veux 
pas y croire; toujours au seuil mon coeur revient, 
Miroir ! et tu ne me la montres pas, toi qui Tas vue 
si souvent ! 



^ 



XIII 



Las ! mos cors no dorm ni panza , 
Ni pot en nn loe estar. 

Bernat de Ventadour 



Desempiéi qu'es partido e que ma maire es morto, 
A través plan e mount, iéu, tout Tan, siéu per orto, 
Barrulant a l'asard e sénso coumpagnoun ; 
Plourant, se fau que tourne i bárri d'Avignoun. 
D'Avignoun, dins moun cor, la pensado es amaro, 

E fuge Que voulés que tourne a la vilo, aro 

Que davans soun oustau iéu pode plus passa. 
Aro que iéu n'ai plus ma maire á-n-embrassa ! 



^ 



XIII 





Helas ! mon corps ne dort ni ne repose, 
et ne peul nulle part demeurer. 

Bernabd de Ventadoür. 



Depuis qu'elle est partie et que ma mere est morte, 
átravers plaines et monís, toute rannée, je suis errant, 
errant sans compagnon et á Taventure ; pleurant, quand 
il faut que je retourne aux remparts d'Avignon. 

D'Avignon, dans mon coeur la pensée est amere, et 
jefuis... Pourquoi retournerais-je á la ville, mainte- 
nant que je ne puis plus passer devant sa maison, 
maintenant queje n'ai plus ma mere á embrasser ! 

6 



64 LOÜ LIBRE DE L'aMOUR. 

Leissas-me, leissas-me chanja 'n pau d'encountrado, 
E véire se pertout i'a sa malemparado. 



Caminas dempiéi Faubo e vous cresés perdu ; 

E, de-véspre, toumbas vers Tainéu escoundu, 

Au founs de quauco coumbo estranjo e ver do e bello. 

Dins lou céu adeja tremolon lis estello ; 

Fases póu i galino, ausés japa li chin; 

E la femó, que ligo, eila, dins lou jardin. 

Si lachugo daurado, e s'arrésto, e s'aubouro. 

— Bon véspre! ie disés. — Bon véspre ! En aquesto our 
Ounte anas, bel ami? — Siéu esmarra, siéu las ! 

Se poudias me douna la retirado — Intras, 

Intras, assetas-vous ! — Leu, leu, la ramibado 
Esgaiejo Toustau d'un viésti de ñamado. 

— Noste ome, aquéud'eila que siblo en coutrejant, 
Vai veni : souparen. — Regardo lou bajan. 

La femó, e, vivamen, eme lou taio-lesco, 
Chaplo lou béu pan brun ; vai querré d'aigo fresco 
Eme soun bro de couire ; e piéi, sus lou lindan, 
Sort, e sonó si gént que rintron á Foustau. 
E la soupo es vejado, e, d'enterin que trempo, 
L'oste -amistous vous fai béure un cop de sa trempo; 
Piéi, chascun á soun tour, reiré, ome, femó, enfant, 
Tirón uno sietado e se lévon la fam ; 
E manjas de la soupo, e sias de la famiho. 



LE LIVRE DE l'aMOUR. 65 

Laissez-moi, laissez-moi changer un peu de contrée, 
et voir si, en tous lieux, inevitable est le malheur ! 



Vous marchez des Taurore et vous vous croyez perdu, 

^t, le soir, vous tombez vers le hameau caché, au fond 

de quelque gorge étrange et verte et belle. Dans le ciel 

déjá tremblent les étoiles ; vous faites peur aux poules, 

TOUS entendez aboyer les chiens ; et la femme, qui lie, 

lá-bas, dans le jardín, ses laitues dorées, s'arréte et 

se releve. — Bon vépre I lui dites-vous. — Bon vépre ! 

A. cette heure, ou allez-vous, bel ami? — Je suis égaré, 

¡e suis las! Si vous pouviez me donner Thospitalité... 

— Entrez, entrez ; asseyez-vous 1 — Aussitót, la ramee 

Sgaie la maison d'un vétement de flamme. — Notre 

naari, celui qui siffle, lá-bas, en conduisant la charrue, 

va venir: nous souperons. — La femme regarde le 

légume, et, vivement, avec le tranchoir, elle taille le 

beáu pain brun ; elle va quérir de Teau fraiche, avec 

son broc de cuivre; et puis, sur le seuil, elle sort, et 

appelle ses gens qui rentrent á la maison. Et la soupe 

est versee, et, pendant qu'elle trempe, Thóte amical 

vous fait boire un coup de sa piquette ; puis chacun á 

son tour, aieul, mari, femme, enfant, tirent une 

assiettée, et apaisent leur faim; et vous niangez de la 

soupe, et vous étes de la famille. 



66 LOU LIBRE DE l'aMOUR. 

Mai lou repas fini, deja cadun soumiho : 
L'oustesso, em' un caléu, vous vai querré un lincóu, 
Un béu lincóu rousset, qu'es tout rufe e tout nóu. 
Lpu lassige dóu cors es de baume per Tamo... 
Ah ! que fai bon dourmi dins li jas, sus la ramo, 
Dourmi sénso pantai, au mitán di troupéu, 
D'éstre piéi reviha que per li cascavéu 
Di cabro, lou matin, e d'ana 'mé li pastre 
Se concha, tout lou jour, e séntre lou mentastre ! 



LE LIVRE DE l'aMOÜR. 67 

Mais, le repas fini, déjá chacun sommeille: Thótesse 
avec une lampe vous va quérir un drap, un beau drap 
de toile blonde, tout rude et tout neuf . La lassitude du 
corps est du baume pour Táme... Ahí qu'il fait bon 
dormir, dans les bergeries, sur le feuillage, dormir sans 
revés, au milieu des troupeaux, et n'étre ensuite 
réveillé que par les grelots des chévres, le matin, et 
aller avec les pátres se coucher tout le jour, et sentir 
le marrube ! 



^ 



XIV 



— Toza, fi m iéu, gentil fada 
Vos adastréc, qnand fos nada, 
B^ana béutat esmerada. 

Marcabrun. 



En pensamen de ma bruneto, 
Uno bruneto ai rescountra. 
Tóuti li brüni chatouneto, 
Despiéi Zani, me fan ploura. 

— Mai negre que ta raubo negro, 
Bruno, tis iue m'an trevira ! 
Regardo-me, qu'acó m'alegro ; 
Regardo ! que me fai ploura. 



^ 



XIV 



— Fillette, dis-je, une gentille fée 
vons dona, qnand vons naquítes, 
d'une beauté parfaite. 

Marcabrux. 



En souci de ma brunette, unebrunettej'ai rencontré. 
Toutes les bruñes jeunes filies, depuis Zani, me font 
pleurer. 



— Plus noirs que ta robe noire, bruñe, tes yeux 
m'ont bouleversé ! Regarde-moi : cela me rend la joie ; 
regarde ! cela me fait pleurer. 



70 LOÜ LIBRE DE l'aMOüR. 

Parlo-me 'n pau !... Que vas me diré? 
Parlo, moun cor escoutara ; 
Parlo, mignoto, fai-me rire ; 
O mignoto, fai-me ploura. 

Ah f coume tu n'i'a pancaro uno/ 
Ma bello 1 e te dison?... — Clara. 
— Noun 1 sies Zani, Zani la bruno ; 
Sies la chato qu'ai tant ploura ! 



LE LIVRE DE L'aMOUR. 71 

Parle-moi un peu!... Que vas-tu me diré? Parle, 
mon coeur écoutera ; parle, mignonne, fais-moi sourire ; 
ó mignonne, fais-moi pleurer. 



Ah ! comme toi, il n'en est pas une encoré, ma belle ! 
et Ton te nomme?... — Clara. — Non! tu es Zani, 
Zani la bruñe ; tu es la vierge que j'ai tant pleurée ! 



^ 



XV 



£ r jom es clars e béls e génts, 
£ r solélz leva resplendénts 
Lo inatin que spand la rosada ; 
£ Ts auzéls, per la matinada 
£ per lo téms qn'es en doussor, 
Cantan dessobre la verdor 
£ s'alegron en lor latín. 

(Rouman de JaufréJ 



Dins li pradoun i'a de vióuleto ; 
Veici tourna li dindouleto ; 
Tournamai veici lou souléu, 

Plus rous, plus béu ; 

Fa de fueio sus li plátano ; 

L'oumbro éi fresco dins lis andano, 

E tout tresano !... 

O moun cor. 

Perqué sies pas mort ? 



^ 



XV 



Et le jour est clair, beau et gentil, 
et avec le soleil resplendissant se 
leve le matin qui répand la rosee ; 
et les oíseaux, par la matinée et 
par le temps qui est en douceur, 
chaYilent sur la verdure et s*égaient 
en leur latin. 

(Román de Jaufré). 



Dans les préaux il y a des violettes ; voici, de nou- 
veau, les hirondelles ; de nouveau, voici le soleil, plus 
roux, plus beau. II y a des feuilles aux platanes ; 
l'ombre est fraíche dans les allées, et tout tressaille !.. 

O mon coeur, pourquoi n'es-tu pas mort ? 



74 LOÜ LIBRE DE l'aMOÜR. 

La ribo éi verdo : sus la ribo 
Siéu coucha ; d'enterin m'arribo, 
E di grands aubre e di bouissoun, 

Prefum, cansoun. 
Tóuti li branco soun flourido ; 
Tout canto, tout ris, car la vido 
Es tant poulido ! 
O moun cor. 
Perqué sies pas mort ? 



De si bastido, li chatouno, 
Li chatouneto galantouno, 
Cantant eme lou roussignóu, 

Vénon per vóu. 
Courron, trapejon li floureto, 
E parlón de sis amoureto : 
Soun pas souleto... 
O moun cor. 
Perqué sies pas mort ? 



Ah ! que la joio reviscoulo ! 
Anen, fases la farandoulo ; 
Anen, dansas 'mé li jouvént, 

Lou péu au vént. 

Vivo, enflourado, entre li roure, 

An ! courrés, qu'éi brave de courre ; 

Risés, iéu ploure 1 

O moun cor. 

Perqué sies pas mort ? 



LE LIVRE DE L'AMOUR. 75 

La rive est verte ; sur la rive je suis couché ; cepen- 
dant me viennent des grands arbres et des buissons, 
chants et parfums. Toutes les branches sont en fleurs ; 
tout chante^ tout rit, car la vie est si charmante ! 

O mon coeur^ pourquoi n'es-tu pas mort ? 



De leurs bastideSy les fiUettes, les jeunes filies gra- 
cieuses, chantant avec les rossignols, viennent par 
Tolées. EUes courent, foulent les fleurs, et parlent de 
leurs amourettes : elles ne sont pas seules... 

O mon coeur, pourquoi n'es-tu pas mort? 



Ah ! comme la joie ranime ! AUons, faites la f arán- 
dole ; allons, dansez avec les jouvenceaux, la chevelure 
au vent. Vives, empourprées, entre les rouvres, allons, 
courez, car il fait bon courir ; riez, moi je pleure ! 

O mon coeur, pourquoi n'es-tu pas mort I 



76 LOÜ LIBRE DE L'aMOÜR. 

E, chascun eme sa chascuno, • 
Dansaran fin-qu'au ciar de luno ; 
Mai la tiéuno revendrá plu 

Dansa 'mé tu. 
Ah ! pecaire, qu'éro braveto^ 
E que Tamave, la bruneto ! 
Aro éi moungeto... 
O moun cor. 
Perqué sies pas mort ! 



LE LIVRE DE l'aMOUR. 77 

Et^ chacun avec son amie/ils danseront jusqu'au 
clair de lune ; mais la tienne ne reviendra plus danser 
avec toi. Ah ! mon Dieu, qu'elle était gentille ! et 
combien je Taimáis, la brunette ! Ores elle est nonne... 

O mon coeur, pourquoi n'es-tu pas mort ? 



# 



XVI 



Doussa res, que qu'om vos día, 
No ere que tais dolors sia 
Com qui pa^r amic d'amia, 
Qu'iéu per me mezéís o sai. 
Ai! 

Bertrand de Lamanoux. 



Ah I ma plago es grando e lou mau es foun ! 
Tóuti li blessa, mounte, mounte soun ? 
Li bles99, de TAmour, e n'en manco pas, certo ! 
Intras dins moun cor, la porto es duberto. 

Intras dins moun cor e regardas-ie : 
Parai, que moun mau a pas soun parié ? 
N'aurié pas mies vaugu qu'un loup, un loup alabre, 
M'aguésse estrassa, chapla lou cadabre I 



fes- 







XVI 



Doux objet, quoi qu'on vous dise, ne 
croyez pas qu'il soit douleur pareille k 
celle de Tamí qu'on separe de son 
amie; car, par moi-méme je le sais. 
Aíe ! 

Bertrand de Lamanon. 



Ah ! ma plaie est grande et le mal est profond ! Tous 
les blessés, oü sont-ils, oü sont-ils? les blessés de 
l'Amour, et certes, ils sont en grand nombre ! Entrez 
dans mon coeur, la porte est ou verte. 

Entrez dans mon coeur, et regardez-y : n'est-ce pas 
que mon mal n'a pas son pareil f N^eút-il pas mieux ^ 
valu qu'un loup, un loup afifamé, m'eüt déchiré, echarpe 
les membres I 



80 LOÜ LIBRE DE l'aMOUR. 

En que siér, moun Diéu, en que siér d'ama, 
E se devouri, e se counsuma ? 
Ah ! que Tamour tant béu fugue un pantai qu'embulo ! . . 
E toujour-que-mai moun cor sauno e brulo ! 

Vaqui d'ounte vén que siéu coume siéu, 
Passant tau qu'un mort au mitán di viéu : 
Bono coume lou pan e douco coume un ange^ 
Uno enfant m'a fach aquéu mau estrange ! 



LE LIVRE DE l'aMOUR. 81 

A quoi sert, mon Dieu, á quoi sert d'aimer, d etre 
rongé d'ennui et se consumer? Ahí que Tamour si 
beau soit un réve qui leurre !.. Et toujours plus fort 
mon coeur saigne et brüle ! 

Voilá d'oü vient que je suis comme je suis, passant 
tal qu'un mort au milieu des vivants : bonne comme le 
pain et douce comme un ange, une enfant m*a fait 
cette étrange blessure ! 




XVII 



L'autriér, long un bos folhos... 

Cadenet. 



N'éro pas uno reino, uno reino é soun trin, 
Galoupant noublamen sus sa cávalo blanco, 
E que/dins li grand bos, aubouro enjusqu'i branco 
Touto la póusso dóu camin. 

Noublamen galoupant sus sa blanco cávalo, 
N'éro pas uno reino eme damo e varlet, 
Que d'un mot de sa bouco e d'un cop d'iue soulet 
Vous fai la caro roujo o palo. 



^ 



XVII 



L'autre jour, le long d'un bois feailln.. 

Cadenet. 



Ce n'était pas une reine, une reine et son train, 
galopant noblement sur sa blanche cávale, et qui dans 
les grands bois, souléve jusqu'aux branches toute la 
poudre du chemin. 

Noblement galopant sur sa cávale blanche, ce n'était 
pas une reine avec dames et varlets, qui, d'un mot de 
sa bouche et seulement d'un coup d'oeil, vous fait le 
visage rouge ou pále. 



84 LOU LIBRE DE l'aMOUR. 

N'éro rén qu'uno enfant dessus un ase gris. 
Que de-long dóu di*aióu anavo plan-planeto, 
E per lou proumié cop vesiéu la chatouneto 
Que, segur, m'avié jamai vist. 

Es vers la Font-di-Prat que venié ; se rescontró 
Qu'éro estré lou camin per passa tóuti dous, 
E la chato digué : — Jouvént, avisas-vous : 

L'ai reguigno ! — e me rigué contro, — 

Tenes, passas davans ! — E, per delice, alor. 
La regarde e m'aplante, e vaqui que s'arrésto... 
Uno reino, beléu, m'aurié vira la testo, 

Mai, per Tenfant, viré moun cor. 

Oh I n'éro qu'uno enfant, e n'éro que mai bello ! 
Soun courset de basin, trop pichot e trop just, 
Badavo un pau davans, e si poulit bras ñus 
Sourtien de sa mancho de telo. 

De fichú, n*avié ges : ero au tems de la caud ; 
Em'un brout d'amourié la chato se ventavo ; 
Au dous balin-balant de Tase que troutavo, 
Penjavon si béu péd desean. 

S'arrésto. — Un an de mai, e de iéu avié crento ! - 
E pamens, e pamens parlerian pas d'amour ; 
Mai Tenfant venié fiho, e chasquean, chasque jour 
La fasié pu grando e pu génto. 



LE LIVRE DE L^AMOUR. 85 

Ce n'était qu'une enfant sur un áne gris, qui le long 
du sentier allait tout doucement, et pour la premiére 
fois je voyais la bachelette qui, a coup sur, ne m'avait 
jamáis vu. 

C'est vers la Fontaine-des-Prés qu'elle se dirigeait; 
il se trouve que le chemin était étroit pour passer tous 
les deux, et la fiUette dit : — Jeune homme, preñez 
garde : Táne rué ! — et elle me sourit, — 

Tenez, passez devant! — Et, avec délice, alors, je la 
regarde et je m'arréte, et voilá qu'elle fait halte. Une 
reine, sans doute, m'eút tourné la tete, mais cette 
enfant tourna mon coeur. 

Oh ! ce n'était qu'une enfant, et elle n'en était que 
plus belle ! Son corset de bazin, trop petit et trop 
juste, báillait un peu devant, et ses jolis bras ñus sor- 
taient de sa manche de toile. 

De fichú, elle n'en avait pas : c'était au temps de la 
chaleur ; avec un ramean de múrier s'éventait Tadoles- 
cente ; au doux balancement de Táne qui trottait, 
pendaient ses beaux pieds sans chaussure. 

Elle s'arréte. — Un an de plus, et de moi elle avait 
honte ! — Et pourtant, et pourtant nous ne parlámes 
pas d'amour; mais l'enfant devenait filie, et chaqué 
an, chaqué journée la faisait plus grande et plus 
gentille. 



86 LOÜ LIBRE DE l'aMOUR. 

Per lis ér, per lou biais e per la majesta, 
N'ai pas vist coume acó, d'enfant, dins li grand vilo " 
Poudés cerca long-téms, poudés cerca sus milo 
Tant d'innoucénco e de béuta. 

Mamignoto, coume estounnoum? — Vous louvaudire^ 
Li gént me dison Roso e ma maire Rouset. 

— E toun ase, coume éi que ie dison? Blanquet?... — 

L'enfant alor se met a rire. 

— As de f raire, as de sorre, o ti gént n'an que tu ? 

— Siéu reinado de cinq. — Tu Teinado, jouineto? 

— Un que s'envai soulet, un encaro que teto, 

Eme dous autre per dessu ! 

— T'an aprés a legi ? Sies estado a Tescolo ? 

— Oh ! si I — Ta coumunioun ? — L'ai facho Tan passa. 

— E mounte vas ? — Mi gént meissounon, sian pressa ; 

M'envau au plan, darrié la coló. — 



E Tenfant viré net perméi li pinatéu 

O Béuta, coume fau que siegues pouderouso. 
Per ave, de moun cor, de ma vido amourouso, 
Un moumenet gara lou féu I 



LE LIVRE DE l'AMOUR. 87 

Pour les traits, pour la gráce et pour la majesté, je 
n'en vis oncques,. d'enfant pareille, dans les grandes 
villes. Vous pouvez chercher longtemps, vous pouvez 
chercher sur mille tant de beauté et d'innocence ! 

— Ma mignonne, quel est ton nom ? — Je vais vous 
le diré : les gens m'appellent Rose et ma mere Roset. — 
Et ton áne, comment Tappelle-t-on ? Blanquet?... — 
L'enfant alors se met a rire. 

— As-tu des fréres, as-tu des soeurs, ou tes parents 
n'ont-ils que toi ? — Je suis Tainée de cinq. — Toi, 
Taínée, jeunette ? — Un qui s'en va tout seul, un qui 
tete encoré, avec deux autres par dessus ! 

— T'a-t-on appris a lire ? es-tu allée á Técole ? — 
Oh ! oui. — Ta communion? — Je Tai faite Tan passé. 
— Et oü vas-tu ? — Mes parents moissonnent, nous 
sommes pressés ; je m'en vais a la plaine, derriére la 
colline. — 

Et Tenfant tourna rond parmi les jeunes pins — 

O Beauté, comme il faut que tu sois puissante, pour 
avoir, un petit moment, de mon coeur, de ma vie amou- 
reuse oté le fiel ! 



^ 



XVIII 



Senher, de Diéu sui esposa, 
Qu*iéu no vuelh autre senhor. 

Jan Estéve. 



ESCRI sus LA PARET d'uNO CHAMBEO 
DÓÜ CASTÉÜ DE FONT-ClAHETO. 



O chambreto, chambreto, 
Sies pichoto, segur, mai que de souveni ! 
Quand passe toun lindau, me dise : — Van veni ! — 
Me semblo de vous véire, o bélli jouveineto^ 
Tu, pauro Julia, tu pecaire I Zani. 

E pamens, es finil... 
Dins aquelo chambreto, ah ! vendrés plus dourmi ! 
O Julia, sies morto ! o Zani, sies moungeto I 




XVIII 



Seigneur, de Dieu je suis épouse; 
je ne veux pas d*aulre seigneur. 

Jean Esteve. 



ÉCRIT SUR LE MUR d'UNE CHAMBRE 
AU CHATEAÜ DE FONT-Cl ARETTE . 



O chambrette, chambrette, tu es petite, assurément, 
tnais que de souvenirs ! Quand je passe le seuil de ta 
porte, je me dis : — Elles vont venir ! — II me semble 
vous voir, 6 belles jouvencelles, toi, pauvre Julia! toi, 
helas ! Zani. 

Et pourtant, c'est fini !... dans cette petite chambre, 
ah ! vous ne viendrez plus dormir ! Tu es morte, ó 
Julia ! ó Zani, tu es nonne I 




XIX 



Tots jorns veiretz que val mens huei que iér. 



Bertrand de Born. 



Volé pas treboula ta vido, 
léu t'ame e lou saupras jamai ; 
Dempléi tres an que sies partido, 
T'ai plus revisto qu'en pantai. 
Ah ! mis iue, ma bouco, moun rire. 
Cent cop aurien pouscu te diré : — 
T'ame ! t'ame ! — Quente martire ! 
Enamoura coume un perdu, 
Moun cor gounfle a tout escoundu ! 



^ 



XIX 



Tous les jours vous verrez que vaut moins 
aDJoui'd'hui qu'hier. 

Bertrand de Born. 



Je ne veux pas troubler ta vie, je t'aime et tu ne le 
í-uras jamáis ; depuis trois ans que tu es partie, je ne 
^i plus revue qu'en songe. Ah! mes yeux, ma bouche, 
^on sourire, auraient pu te diré cent fois : — Je t'aime ! 
' t'aime ! Quel martyre 1 éperdument énamouré, mon 
o^ur si plein a tout caché 1 



92 LOU LIBRE DE l'aMOUR. 

Dóu mounastié durbés li porto, 
O moungeto, iéu volé intra ; 
Durbés-léi I moun amo es proun forto 
Per la véire sénso ploura. 
Souto ta couifo á blánquis alo, 
Enea mai bruno, enea mai palo, 
Éi bén tu que, dins la grand salo, 
Coume TAnge de Tespitau, 
Passes au mitán di malaut. 



Li malaut te dison : Ma sorre ! 
Acó lis ajudo a soufri ; 
E quand vén Touro que fai orre, 
Quand vén Touro que fau mouri, 
D'aquéli gauto meigrinello, 
E d'aquéli páuri parpello 
Que sarán plus regardarello, 
Doucamen eissugues li plour 
E lis amári tressusour. 



O jouvénto, nosto mióugrano 
A 'scampa si gran de courau... 
Ah ! s'ére Mistrau de Maiano, 
S'aviéu lou pitre de Mistrau ! 
Se de Martin, de Roumaniho, 
Aviéu lou gáubi, Tarmounio, 
Metriéu toun noum en letanio ! 
Iéu cante coume cante, mai 
Es piéi iéu que t'ame lou mai ! 



LE LIVRE DE L'aMOÜR. 93 

Du monastére ouvrez les portes, ó nonnes, je veux 
entrer; ouvrez-les! mon ame est assez forte pour la 
voir sans pleurer. Sous ta coifFe aux blanches ailes, 
encoré plus bruñe, plus palé encoré, c'est bien toi qui, 
dans la grande salle, comme TAnge de Thópital, passes 
au milieu des malades. 



Les malades te disent : — Ma soeur I — Cela les aide 
en leurs soufFrances ; et quand vient Theure qui épou- 
vante, quand vient l'heure oü il faut mourir, de ees 
joues amaigries, et de ees pauvres paupiéres qui n'au- 
ront plus de regard, doucement tu essuies les pleurs 
et les ameres sueurs glacées. 



O jouyencelle, notre grenade a épanché ses grains 

de corail Ah ! si j'étais Mistral de Maillane, si 

j'avais la poitrine de Mistral ! si de Martin, de Rouma- 
nille, j 'a vais Tart savant, Tharmonie, je mettrais en 
litanies ton nóm ! Moi je chante comme je chante, mais 
c'est encoré moi qui t'aime le plus ! 



94 LOU LIBRE DE L AMOÜR. 

Oh 1 te béuriéu, dedins un véire. 
Te rousigariéu de poutoun, 
E passariéu, rén qu'á te véire, 
Touto ma vido á ti geinoun ! 
De liuen, de prés, o femó, femó, 
Saras tout per iéu ! Mi lagremo 
Fan qu'abrasa moun cor que cremo, 
E de soufri siéu jamai las, 
E moun tourment éi moun soulas. 



Pamens, manco pas de chatouno, 
D'áutri chato n'en manco pas 1 
Bloundo, bruneto e galantouno, 
Qu'entre li véire, lis amas. 
Oh I per lou cor queto chabénco 
Qu'aquesto térro de Prouvénco, 
Pleno d'amour e de jouvénco. 
Pleno de flour, pleno de nis. 
Térro de Diéu, o paradis I 

Iéu n'en sabe uno au país d'Arle, 
Uno que dirai pas soun noum ; 
Anes pas créire, se n'en parle. 
Que n'en fugue amourous, oh ! nóun I 
Mai sa bouqueto éi tant risénto, 
Mai sa caro es tant innoucénto, 
Mai touto, touto es tant plasénto. 
Que de soun biais enfantouli^ 
Ve ! sénso tu, n'ére afouli ! 



LE LIVRE DE L'aMOUR. 95 

Oh ! je te boirais dans un verre d'eau, je te dévorerais 
de baisers, et passerais á te cóntempler ma vie entiére 
á tes genoux ! De loin, de prés, o femme, femme, tu 
seras tout pour moi ! Mes larmes ne font qu'attiser 
mon coeur qui brúle, et de soufFrir je né suis jamáis 
las, et ma torture est mon soülagement. 



Pourtant, ne manquent pas, les fiUettes; d'autres 
fillettes il ne manque pas ! blondes, bruñes et gra- 
cieuses, qu'on aime des qu'on les voit. Oh ! quelle 
chevance pour le coeur que cette terre de Provence, 
pleine d'amour et de jeunesse, pleine de nids, pleine 
de fleurs, terre de Dieu, ó paradis ! 



J'en sais une au pays d'Arles, . une que je ne veux 
pas nommer. Ne vas pas croire, si je parle d'elle, que 
j 'en sois amoureux, oh! non! Mais sa petite bouche 
est si ríante, mais son visage est si candido, mais toute, 
"toute elle est si aimable, que de ses gráces enfantines, 
sans toi, vois-tu, je m'aíFolais I 



8 



96 LOÜ LIBRE DE l'aMOUR. 

Ai ! paure iéu, paure pelegre ! 
Responde, amigo, á toun ami : 
De-qu*éi qu'as fa de ti péu negre? 
De-qu'éi qu'as fa, douco Zani, 
D'aquelo raubo tant amado 
Qu'aviés, la primo matinado 
Que te veguére? Oh I queto aunado!... 
E lou cor a tout estoufa, 
E lou téms a tout escafa. 



Náni ! lou caléu que se boufo 
Toujour fumo encaro un brisoun, 
E Tamour que lou cor estoufo 
Sémpre couvo dins un cantoun. 
Vai ! s'as plus lou meme ahihage, 
As toujour lou meme visage, 
Lou meme cor ; dintre si viage 
Lou téms viro e n'escafo rén : 
Siéu toujour lou meme jouvént. 

Veici l'estiéu, li niue soun claro ; 
A Castéu-Nóu, lou véspre éi béu , 
E dins li bos, la luno encaro 
Mounto, la niue, sus Camp-Cábéu. 
T'ensouvén? dins li clapeirolo. 
Eme ta fáci d'espagnolo. 
De quand courriés coume uno folo. 
De quand courrian coume de fóu, 
Au plus sourne, e piéi qu'avian póu? 



LE LIVRE DE L'aMOUR. 97 

Ah ! pauvre moi, pauvre ame errante ! Réponds, 
amie, á ton ami : qu'as-tu fait de tes cheveux noirs ? 
qu'as-tu fait, douce Zani, de la robe si aimée que tu 
portáis, le premier matin que je te vis? Oh ! quelle 
^nnéel Et le coeur a tout étoufifé, et le temps a tout 
^fiacé ! 



Non ! la lampe qu'un souffle éteint, fume toujours 
encoré un peu, et Tamour que le coeur étouíFe couve 
toujours en un ^'ecoin. Val si tu n'as plus le méme 
vétement, tu as toujours méme visage, méme qoeur ; 
dans sa marche le temps retourne et n'efface rien : je 
suis toujours le méme jeune homme. 



Voici l'été, les nuits sont claires ; á Cháteau-Neuf, 
le soir est beau; dans les bois, la lune encoré monte, 
la nuit, sur Camp-Cabel. T'en souvient-il? dans les 
pierrées,. avec ta tete d'espagnole, quand tu courais 
comme une folie, quand nous courions comme des fous 
au plus sombre, et que puis nous avions peur ! 



98 LOU LIBRE DE l'aMOüR. 

E, per ta taio mistoulino, 
léu t'agantave, e quiero dous ! 
Au canta de la sóuvágino, 
Dansavian alor tóuti dous : 
Grihet, roussignóu e reineto 
Disien tóuti si cansouneto ; 
Tu, i* apoundiés ta voues clarete. . . 
'O bello amigo, aro, ounte soun 
Tant de brande e tant de cansoun ? 



A la fin, pamens, las de courre, 
Las de rire, las de dansa, 
S^assetaviah souto li roure. 
Un mounienet, per se pausa; 
Toun long péu que se destrenavo, 
Moun amourouso man amavo 
De lou rejougne, e tu, tant bravo, 
Me leissaves faire, plan-plan, 
Coume uno maire soun enfant. 



Oh ! pér-de-que tout éi coume ero. 
Aro, moun Diéu, qu'elo i'éi plu ! 
Pér-de-que sies tant verdo, o térro ? 
O céu, pér-de-que sies tant blu? 
Térro e céu, perqué sias en fésto ? 
E perqué, se leve la testo, 
Tant de bonur enea me resto, 
Quand iéu te vese, o sant souléu. 
Que sies tant caud, tant rous, tant béu ! 



LE LIVRE DE l'aMOUR. 99 

Et, par ta taille délicate, je te preñáis, et c[ue c'était 
doux ! Au choeur des petites bétes des bois, nous dan- 
sions alors tous les deux: grillons, rainettes et rossi- 
gnols disaient toutes leurs chansonnettes ; toi, tu y 
meláis ta voix claire... O belle amie, oü sont, mainte- 
nant, tant de rondes et de chansons? 



A la fin, cependant, las de courir, las de danser, las 
de rire, nous nous asseyions sous les chénes, un petít 
moment, pour nous reposer ; ta longue chevelure qui 
se détressait, mon amoureuse main aimait a Tarranger 
de nouveau, et toi, si bonne, doucement tu me laissais 
faire, comme une mere son enfant. 



Oh I pourquoi done tout est-il comme par le passé, 
mon Dieu, maintenant qu'elle n'est plus ici ! Pourquoi 
es-tu si verte, 6 terre ? 6 ciel, pourquoi es-tu si bleu ? 
Terre et ciel, pourquoi étes-vous en féte? Et pourquoi, 
si je leve mon front, tant de bonheur me reste-t-il 
encoré, quand je te vois, ó saint soleil, si ardent, si 
roux, si beau ! 



100 LOU LIBRE DE L'aMOüR. 

O flour, perqué sias espelido, 
Dins li camin, e tout-de-long ? 
O flour, perqué sias tant poulido? 
Pér-de-que cáscalas, o font ? 
Perqué tant de fueio ? La branco 
Souto la ramo s'espalanco... 
O néu d'ivér, néu frejo e blanco, 
Poudiés pas, souto toun lincóu, 
Teni sémpre la térro en dóu I 



Perqué cantas coume d'ourgueno, 
Aucéu, dins lis aubre voulant? 
Ta plus de serp, plus d'alabreno, 
Adounc, i'a plus ges d'escoulan ? 
Mai, adounc, ounte éi lou cassaire 
Eme si chin, si chin bouscaire. 
Que fan lou fur coume de laire? 
Ounte éi Tome eme soun fusiéu 
Per tia li béstio dóu bon Diéu ? 



Pleno dóu prefum di vióuleto, 
Dóu fres dóu sero, d'ounte vén 
Que boufas sémpre, auro mouleto, 
Auro d'amour e de printém ? 
Luno, perqué sies clarinello ? 
Amoussas-vous tóuti, estello ! 
Perqué fases la niue tant bello ? 
O bén, amoussas-vous, mis iue, 
E veirai plus tant bello niue ! 



LE LIVRE DE l'aMOüR. 101 

O fleurs, pourquoi étes-vous écloses, le long de tous 
les chemins ! Pourquoi, 6 fleurs, étes-vous si jolies? 
Pourquoi murmurez-vous, ó sources ? Pourquoi tant de 
feuilles? La branche ploie sous la ramee... O neige 
d'hiver, neige froide et blanche, ne pouvais-tu, sous 
ton linceul, teñir la terre en deuil, toujours ! 



Pourquoi chantez-vous comme des orgues, oiseaux 
qui volez dans les arbres ? II n'y a done plus de serpents, 
plus de salamandres? il n'y a done plus d'écoliers? 
Mais oü done est le ehasseur, avee ses chiens, ses 
ardents limiers qui fouillent ( les taillis ) eomme des 
larrons ? oü est Thomme avee son fusil, pour tuer les 
bétes du bon Dieu ? 



Pleines du parfum des violettes, de la fraieheur du 
soir, d'oü vient que vous soufflez toujours, brises 
suaves, brises d'amour et de printemps ? Lune, pour- 
quoi es-tu si elaire ? éteignez-vous toutes, étoiles ! 
Pourquoi faites-vous la nuit si belle ? Ou bien, éteignez- 
vous, mes yeux, et je ne verrai plus si belle nuit ! 



102 LOÜ LIBRE DE L'aMOÜR. 

Moun Diéu I s'au mens dins la memóri, 
Aquéu cementéri dóu cor, 
Quand Tamour éi plus qu'uno istóri, 
Tout ero mort, oh ! mai, bén mort !... 
L'ouro de-bado coucho l'ouro, 
Noun ! toujour qüaucarén s'aubouro 
D aquéu passat que lou cor plouro, 
Noun ! toujour qüaucarén reviéu 
E vous rousigo tóuti viéu ! 



LE LIVRE DE i/AMOÜR. 103 

Mon Dieu I si, au moins, dans le souveuir, — ce 
cimetiére du coeur, ^- quand Tamour n'est plus qu'une 
histoire, tout était mort, oh I mais bien mort!.... 
Vainement, l'heure chasse Theure, non ! toujours 
quelque chose s'éléve, de ce passé que le coeur pleure ; 
non ! toujours quelque chose revit et vous ronge tout 
vivant ! 



^ 



XX 



L'autriér, qaftnd mos cors sentia 
Maní' amorosa dolor. 
Anav' enquerént la flor 
D'ont podi' esser garitz. . . 

Bertolome Zorgi. 



La femó se giblo e s'aubouro, 
Coupant li grand mato de jounc ; 
Un pau pu liuen. Tome labouro, 
E lou chin gardo Tenfantoun. 

Subre lou faudau que la maire 
Avié leissa dins lou jounquié, 
L'enfant, virado un pau de caire 
E la testo á reiré, dourmié. 



^ 



XX 



L'autre jour, quand mon coeur 
sentait mainte amourcuse douleuis 
j'allais cherchan t la fleur qui pou- 
vait me guérir... 

Bertolome Zorgi. 



La femme se courbe et se dresse^ coupant les grandes 
touíFes de jone; un peu plus loin, Thomme laboure^ et 
le chien garde l'enfant. 



Sur le tablier que la mere avait laissé dans la jon- 
chaie, Tenfant, tournée a demi sur le flanc, et la tete 
en arriére, dormait. 



106 LOÜ LIBRE DE l'aMOÜR. 

Touto roso e bloundo e frisado, 
Uno man dins si long frisoun. 
La douco enfant dourmié, bressado 
De Taureto e de si cansoun. 



Li grands aubre, coume uno plueio, 
Li grands aubre píen de souléu, 
Leisséron toumba de si fueio 
L'oumbriho d'aquéu fres tabléu. 

Dor, innoucénto e mita-nuso : . 
Per Tespincha, gai e courrióu, 
Li lesert e li lagramuso 
Vénon séns brut dins lou draióu. 

Li parpaioun, que sis aleto 
Volon á touto flour de champ, 
Li parpaioun an fa pauseto 
Per véire aquelo urouso enfant. 

léu que passave dins la draio, 
M'aplantére tout pensatiéu, 
E diguére : — De-que pantaio, 
Per éstre tant bello, moun Diéu ? 

O som, bono som de l'enfanco. 
Bono som, perqué n'as qu'un tém ? 
Dins Tamour, dins la maluranco, 
A Tome fariés tant de bén I 



LE LIVRE DE l'aMOUR. 107 

4 

Toute rose et blonde et bouclée, une main dans ses 
longues boucles, la douce enfant dormait, bercée par 
le zéphir et ses chansons. 



Les grands arbres, comme une pluie, les grands 
arbres pleins de soleil, laissérent tomber de leurs 
feuilles la pénombre de ce frais tablean. 



Elle dort, innocente et demi-nue : pour Tépier, gais 
et coureurs, les lézards verts et les lézards gris viennent 
sans bruit dans le sentier. 



Les papillons , dont les ailes volent á toute fleur 
champétre, les papillons se sont poses pour voir cette 
heureuse enfant. 



Moi qui passais dans le chemin, je m'arrétai tout 
pensif, et je dis : — De quoi réve-t-elle, pour étre belle 
ainsi, mon Dieu? 



O sommeil, bon sommeil de l'enfance, bon sommeil, 
pourquoi n'as-tu qu'un temps ? Dans Tamour, dans Tin- 
fortune, á rhomme tu ferais tant de bien ! 



108 LOÜ LIBRE DE l'aMOÜR. 

Béu som que iéu pode plus faire !.. 
Oh ! que vourriéu redeveni 
Pichot enfant eme ma maire ! 
Oh I que vourriéu ansin dourmi ! 



LE LIVRE DE L*AMOÜR. 109 

Beaux sommes que je ne puis plus faire !... Oh ! que 
je voudrais redevenir petit enfant avec ma mere ! Oh ! 
que je voudrais dormir ainsi ! 



^ 



XXI 



Quand la donss' aura venta 

De vés noste país , 

M* es vejaire qa*iéa sénta 

Odor de paradis , 

Per amor de la génta 

Vés cui iéu son aclis. 

Bernat de Ventadoür. 



O venerablo Roumo, eme ti palais rous, 
Eme toun souleias qu'emplis ti grand camero, 
Eme toun pople gai, ti femó fenestriero, 
Tant bello que fan gau, iéu reste malurous. 

Ai escala, soulet, la coulouno Trajano : 
D'aqui lou Quirinau, d'eici lou Vatican, 
Li verd jardin dóuPapo, e, coume un longriban, 
Jaune, souto li pont, lou Tibre que debano, 



^ 



XXI 



Qnand la donce brise sonffle da 
cóté de notre pays, il me semble 
sentir odeur de paradís, á cause 
de Tamie charmante vers qui s'in- 
cline mon amonr. 



Bbrxahd de Yentadour. 



venerable Rome, avec tes palais roux, avec ton 
. soleil qui emplit tes grandes rúes, avec ton peuple 
3S femmes qui se montrent aux fenétres, si belles 
es font envié, je reste malheureux ! 

gravi seul la colonne Trajane : de la le Quirinal, 

B Vatican, les vertsjardins du Pape, et, comme 

ng ruban, le Tibre jaune qui sous les ponts se 

le. 

9 



112 LOÜ LIBRE DE l'aMOÜR. 

Enaurant sa coupolo inmenso entre li pin. 
Vés! tauqu'unomountagno,eila,lougrand Sant-Péire.., 
Sant-Péire d'Avignoun, oh ! que vourriéu te véire 
Dins lis aubre espeli *mé toun clóuchié loungin! — 

Piéi, 'mé si róumio antico e sis engrau ferouge 
E si queiroun crema, li viéi bárri rouman ; 
E li grands are bessoun, que se dounon la man, 
Dóu vaste Couliséu, basti de patóu rouge. 

E toujour quaucarén me retrais lou país : 
O Couliséu, per iéu, sies lis Areno d'Arle ; 
E tu que ploure tant, tu de quau toujour parle, 
Soulo, au miéi d'aquéu pople, amigo, t'ai pas vist ! 

Pu liuen, dins lou trescamp sóuvage que s'alargo 
De la Porto Latino á la Porto Sant-Pau, 
Aurouge e banaru, negre e libre, li brau 
Barrulon á troupéu coume dins la Camargo. 

Iéu, cresiéu d'óublida ! — Sus la térro, sus mar, 
Cresiéu leissa *n camin quaucarén de ma peno : 
Es lou téms que s'envai, ma vido que s'abeno, 
E moun cor es toujour plus triste e plus amar ! 



LE LIVRE DE L'aMOÜR. 113 

Élevant sa cí)upole immense entre les pins, voyez, tel 
qu'une montagne, lá-bas, le grand Saint-Pierre... Saint- 
Pierre d'Avignon, oh I que je voudrais te voir éclore 
dans les arbres avec ton clocher effilé ! — 

Puis, avec leurs ronces antiques et leurs breches farou- 
ches et leurs quartiers de pierre brúlés par Tincendie, les 
vieux remparts de Rome ; et, se donnan t la main, les grands 
ares jumeaux du vaste Colisée báti de briques rouges. 

Et toujours quelque chose me rappelle le paysl Tu es 
pour moi, 6 Colisée, les Arenes d'Arles ; et toi, que je 
pleure tant, toi dont je parle sans cesse, seule, au milieu 
de ce peuple, amie, je ne t'ai pas vue ! 

Plus loin, dans la lande sauvage qui se répand de la 
Porte Latine á la Porte Saint-Paul, ombrageux et 
cornus, noirs et libres, les taureaux errent par troupes, 
cómme dans la Camargue. 

Je croyais oublier ! — Sur la terre, sur mer, je croyais 
laisser en route quelque chose de ma peine : c'est le 
lemps qui s'en va, ma vie qui s'use, et mon coeur est 
'toujours plus triste et plus amer ! 



# 



XXII 



Las ! qu'iéu d*amor non ai conqoí ^^ 
Mas las trebalhas e Tafan. 

CERCAMOUlf. 



De-que vos, moun cor, de qu'as fam ? 
Oh! de-qu*as, que toujour crides coume unenfant? 

Coume un enfant crides e picures, 
Coume un enfant qu'an desmama ; 
Paure cor d'amour afama, 
Apréslpu bonur courres, courres... 



^ 



XXII 



Helas! de Tamour je n'ai conqais 
que les tribulations et la peine. 

Cercamon. 



Que veux-tu, mon coeur, quelle faim te tourmente ? 
Oh! qu'as-tu, pour crier toujours comme un enfant? 

Comme un enfant, tu cries et pleures, comme un 
enfant qu'on a sevré; pauvre coeur d'amour affamé, 
^prés le bonheur tu cours, tu cours, . . 



116 LOÜ LIBRE DE l'AMOÜR. 

De-que vos, moun cor, de qu'as fam ? 
Oh ! de-qu'as, que toujour crides coume un enfant? 

Vourriés, quauco part dins lou mounde, 
Em* elo, bén liuen t'enana, 
E t'escoundre e plus t'entourna ; 
Car lou bonur, fau que s'escounde I 

De-que vos, moun cor, de qu'as fam ? 
Oh ! de-qu*as, que toujour crides coume un enfant? 

Sus lou papié liogo d'escriéure, 
Vourriés diré co qu'as pas di ; 

Vourriés Rén que soun souveni 

Te fai mouri e te fai viéure. * 

De-que vos, moun cor, de qu'as fam ? 
Oh I de-qu'as, que toujour crides coume un enfant? 

Vourriés douco e lóngul brassado, 
E poutouna, fin-qu'á deman, 
Soun poulit front, sa jouino man. 
Si man de ti plour arrousado. 

De-que vos, moun cor, de qu'as fam ? 
Oh! de-qu'as, que toujour crides coume un enfant? 

« 

O Béuta.l pan de la jouinesso, 
O pan goustous, o béu pan blanc. 
Pan que se manjo en tremoulant. 
Pan de l'amour, pan di caresso !... 



LE LIVRE DE l'aMOÜR. 117 

Que veux-tu, mon coeur, quelle faim te tourmente ? 
Oh I qu'as-tu, pour crier toujours comme un enfant? 

Tu voudrais, quelque part dans le monde, avec elle, 
bien loin t'en aller, et te ^cher, et ne plus revenir ; 
car le bonheur, il faut qu'il se cache ! 



Que veux-tu, mon coeur, quelle faim te tourmente ? 
Oh !. qu*as-tu, pour crier toujours comme un enfant? 

í 

Au lieu d'écrire sur le papier, tu voudra|s diré ce que 

tu n'as pas dit; tu voudrais Rien que sa sóüvenance 

te fait mourir et te fait viVre. 



Que veux-tu, mon coeur, quelle faim te tourmente ? 
Oh 1 qu'as-tu, pour crier toujours comme un enfant? 

Tu voudrais doux et longs embrassements, et, jusqu'á 
demain, couvrir de baisers son front charmant, sa jeune 
main, ses mains arrosées de tes pleurs. 

Que veux-tu, mon coeur, quelle faim te tourmente ? 
Oh ! qu'as-tu, pour crier toujours comme un enfant? 

O Beauté^ pain de la jeunesse, 6 pain savoureux, beau 
I)ain blanc, 6 pain qu'en tremblant Ton mange, pain de 
l'amour, pain des caresses I... 



118 LOÜ LIBRE DE l'aMOÜR. 

De -que vos, moun cor, de qu'as fam ? 
Oh! de-qu'as, que toujour crides coume un enfantl 

E piéi, que sariés maí ? — La maire 
Bréssp Tenfant sus §i geinoun, 
E lou devouris de poutoun, 
E si poutoun soun counsoulaire. 

De-que vos, moun cor, de qu'as fam ? 
Oh ! de-qu*as, que toujour crides coume un enfant? 

Mai Tamour, Tamour, rén Tassolol 
A toujour fam, a toujour set ; 
Sémpre brulant, a toujour fre ; 
Toujour trefoulis e tremolo. 

De-que vos, moun cor, de qu'as fam ? 
Oh ! de-qu'as, que toujour crides coume un enfant? 

N'i'en a que s'envan, píen de croio, 
Vers Tamour, per s'enreveni 
Tant triste que vous fan ferni, 
Eli que cercarvon la joio. 

De-que vos, moun cor, de qu'as fam ? 
Oh! de-qu'as, que toujour crides coume un enfant? 

Vai ! li caresso de la femó 
Soun bono que per lis enfant ; 
Quand sias ome, queman vous fan ! 
Dins si poutoun, que de lagremo ! 



LE LIVRE DE L'aMOÜR. H9 

Que veux-tu, mon coeur, quelle faim te tourmente ? 
Oh ! qu'as-tu, pour crier toujours comme un enfant ? 

Et puis, que serais-tu de plus ? — La mere berce Ten- 
fant sur ses genoux, et le devore de baisers, et ses 
baisers sont consolateurs. 



Que veux-tu, mon coeur, quelle faim te tourmente ? 
Oh! qu*as-tu, póur crier toujours comme un enfant? 

Mais Tamour, Tamour, ríen ne Tapaise ! II a toujours 
faim, il a toujours soif; toujours brúlant, il est toujours 
glacé ; toujours il tressaille et frissonné. 



Que veux-tu, mon coeur, quelle faim te tourmente ? 
Oh ! qu'as-tu, pour crier toujours comme un enfant? 

II en est qui s'en vont, pleins de présomption, vers 
l'amour, et s'en reviennent si tristes qu'ils yous font 
frémir, eux qui cherchaient la joie ! 



Que veux-tu, mon coeur, quelle faim te tourmente ? 
Oh 1 qu'as-tu, pour crier toujours comme un enfant? 

Va ! les caresses de la femme ne sont bonnes que 
pour les enfants ; quand on est homme, quel mal elles 
vous font I dans leurs baisers, que de larmes f 



1,20 LOÜ LIBRE DE l'AMOUR. 

De-que vos, moun cor, de qu'as fam ? 
Oh 1 de-qu'as, que toujour crides coume un enfant? 

Li mai roso devénon palo, 
Dins Tamour e sis estrambord ; 
S'afemelisson li plus fort, 
E i'a de brassado mourtalo. 

De-que vos moun cor, de qu'as fam ? 
Oh 1 de-qu'as, que toujour crides coume un enfant? 

De-qu'éi que te lagnes encaro ? 

Ah ! se l'amour e la béuta 

Noun donon la felecita, 

Moun Diéu ! que noun moun cor se barro ? 

Tas-te I paure cor, de qu'as fam ? 
Perqué, toujour, perqué crida coume un enfant ? 



LE LIVRE DE L*AMOÜR. 121 

Que veux-tu, mon coeur, quelle faim te tourmente ? 
Oh f qu*as-tu, pour crier toujours comme un enfant? 

Les plus roses deviennent pales, dans Tamour et ses 
delires ; ils s'eflFéminent, les plus forts, et il est des 
étreintes mortelles ! 



Que veux-tu, mon coeur, quelle faim te tourmente ? 
Oh 1 qu'as-tu, pour crier toujours comme un enfant? 

Qu'as-tu á te plaindre encoré?... Ah 1 si l'amour et 
la beauté ne donnent pas le bonheur, mon Dieu 1 que 
xnon coeur ne se ferme-t-il? 



Tais-toi, pauvre coeur, quelle faim te tourmente? 
Pourquoi, toujours, pourquoi crier comme un enfant? 



^ 



XXIII 



Diéus ! qual enaech 
Mi fai la nuech ! 
Perqu' iéu desir Talba. 

UC DE LA BaGALARIÉ. 



Dins lis Uba de Luro, estrange e négri moure 
S'aubourant sóuvertous comme li grándi tourre 
D'un castelas maudi, — dins li ro, li sapin 
Que rencenturon, iéu escalare, un matin. 
Di draióu trapeja sémpre iéu me destourne, 
E m'esmarre, de-fes, dins d'esmarradou sourne. 




XXIII 



Dieu ! quel ennui — la nuit 
me cause ! — aussi je désire 
Taurore. 

HUGUES DE LA BaCALERIB 



Dans le Septentrión de Lure *, pies étranges et noirs, 
qui se dressent sourcilleux comme les grandes tours 
d'un vieux cMteau maudit, — dans les roes, les sapins 
qui Teneeignent, je grimpais un matin. Moi toujours 
des sentiers foulés je me détourne, et, parfois, je m'égare 
en de sombres dedales. 



Montagne de la Haute-Provence. 



124 LOU LIBRE DE l'aMOÜR. 

Caminére long-témps, long-téms souto li frai, 

Li liéu e li sapin e li faiard ; Tesfrai 

Me moustravo souvént, dintre li racinage 

Que rebalon lou sóu, bestort, gris e sóuvage. 

De serp qu'ausiéu sibla. Pamens, tout ero mut ; 

Ni vóu, ni crid d'aucéu dins Taubrage ramu ; 

Rén que moun pas, plan-plan, sus lou rambuei di fueio, 

Que fasié 'n caminant un brut coume la plueio ; 

E piéi, de téms en téms, quauque gros aubre mort, 

En través dóu camin, jasié, — Pas dóu Mau-Cor, 

Vai, t'an bén bateja ! — Ro, séuvo, trevaresso 

Mai pleno d'espavént, mai pleno d'amaresso, 

N'en sabe ges : Toumbrun qu'embarro depertout; 

S'alignant sénso fin^ s'aloungant sénso bout, 

Aquéli négri trounc taca de mousso blanco, 

E coume de grand bras tóuti li grándi branco 1... 

Ere las, ere mort, aviéu fre, fam e póu. 

Subran un ruscle d'or toumbo sus lou draióu ; 

L'orro fourést se duerb, lou gai souléu enflamo 

La térro, tant que Tiue véi peralin E, Tamo 

Lusénto de bonur, toumbére d'á-geinoun ! 

Dins la sourno fourést de ma doulour, ah ! noun, 

I'a pas un escabour, pas un rai que clarejo ! 

Ma niue n'éi pas proun negro, encaro? éi pas prounfrej ^^* 

Siéu tant las, o moun Diéu ! Pamens, cóurreiriéu leu. . . - • 

— Ounte i'a lou bonur? ounte i'a Ion souléu ? 



LE LIVRE DE I/aMOÜR. 125 

Je cheminai longtemps, longtemps sous les frenes, les 
ifs et les sapins et les hétres ; Tefifroi me faisait voir 
souvent, entre les racines qui rampent sur la terre, 
tortueuses, grises, sauvages, des serpents que j 'enten- 
dáis siffler. Tout, cependant, était muet; ni vol, ni cri 
d'oiseaudans lemassif rameux; rien que mon pas qui, 
lentement, sur le ramassis des feuilles, faisait, en che- 
minant, un bruit comme la pluie ; et puis, de temps á 
autre, quelque gros arbre mort, en travers du chemin, 
gisait. — Pas du Mal-Cor, va ! Ton t'a bien nommé I 
De roes, de foréts, de déserts, plus remplis d'épouvante, 
plus remplis d^amertume, je n'en sais point : l'ombre 
qui enveloppe de partout; s'alignant interminables, 
s'allongeant inaccessibles, ees tronos noirs taches de 
"blanches mousses, et comme de grands bras toutes les 
grandes branches ! . . . 

J'étais las, j'étais mort, j'avais froid, faim et peur. 
Soudain une averso d'or tombe sur le sentier; Thorrible 
forét s'ouvre, le gai soleil enflamme la terre, au loin, 
ápertede vue..... Et, Táme luisante de bonheur, je 
tombai á genoux 1 

Dans la sombre forét de ma douleur, ah I non! il n'y a 
pas un crépuscule, pas un rayón qui brille ! Ma nuit 
n'est-elle pas assez noire encoré? n'est-elle pas assez 
froide? Je suis si las, ó mon Dieu ! Pourtant, je courrais 
vite — Oü est le bonheur? ou est le soleil? 




XXIV 



Planh sobre planh ! dolor sobre dolor % 
{Martiroulógi de la Glétzo de-z-Ais.) 



Ta long-téms que moun cor acampo, — 
Tant de fueio an toumba qu'escoundon li camin; — 

Ta long-téms que moun cor acampo, 
Ta long-téms que moun cor acampo un grand charpiti i 

Ta long-téms que moun cor acampo, — 
Resto plus dins li bos que li brancage mort ; — 

I'a long-téms que moun cor acampo 
Lou charpin de Tamour, e qu'espére la Mort : 

La Mort, davans iéu, toujour lampo ! 




XXIV 



Plainte sur plainte ! douleur sur douleur ! 
[Martyrologe de VEglite d'Aix.) 



Voilá longtemps que mon coeur accumule, — tant de 
feuilles sont tombées qu'elles cachent les chemins ; — 
voilá longtemps que mon coeur accumule, voilá long- 
temps que mon coeur accumule un grand mál-étre ; 
voilá longtemps que mon coeur accumule, — il ne reste 
plus dans les bois que les ramures mortes ; — voilá 
longtemps que mon coeur accumule le mal-étre de 
l'amour, et que j'attends la Mort: la Mort, devant 
moi^ toujours fuit ! 

-10 




XXV 



Quiasine dolore non vivitur 
in aroore. 

[De ImUatione ChrUíi, lib. iii. cap. v.) 



Ah ! dis amour d'aqueste mounde, 
N'ai proun, o moun Diéu, coume acó; 
Ah 1 de Tamour ai moun abounde, 
E pamens n'ai aína qu'un cop f 

E moun amour rén n'esperavo : 
E, de-longo, ero un mes de Mai 
Per moun cor tendré, que n'amavo 
Que per ama, 'm' acó pas mai ! 




XXV 



Parce qa'on ne vit point sans donlenr 
dans Tamonr. 

{L'Imüaíion de Jésus-ChrUi, liv. iii.ch. v.) 



Ah! des amours de ce monde, j'en ai assez, ó mon 
Dieu, comme cela; ah ! de ramour j'ai ma satiété^ et 
pourtant je n'ai aimé qu'une fois ! 



Et mon amourétait sans esperance, et c'était un 
mois de mai sans fln, pour mon coeur tendré qui n'aimait 
que pour aimery et pas davaritage I 



130 LOU LIBRB DE L'aMOÜR. 

Lou vént que buto la penello 
Meno au port o meno á Testéu ; 
Aven pas tóuti memo estello, 
S'avén tóuti meme souléu. 



N'i'a qu'an toujour la mar aplano, 
L'auro aboucado e lou téms siau ; 
N'i'a qu'an lis erso e la chavano, 
N'i'a qu'an li tron e lis uiau. 

Quau l'aurié di, ma fchatouneto, 
O pauro enfant, quau l'aurié di, 
Qu'acó sarié nosto planeto, 
léu de fama, tu de parti I 

Oh ! perqué te sies envoulado 
Peralin dins un mounastié ? 
De-qu'éi que t'avié treboulado? 
De-qu'éi que lou cor te disié? 

Perqué, peréu, t'ai vist tant bello ? 
Perqué, tant bono, un jour d'estiéu, 
M'enmasca, bruno vierginello, 
Eme ti grands iue pensatiéu? 

Pamens trevave pas li damo ; 
Viriéu tranquile e sournaru : 
Digo, perqu'éi qu'as pres moun amo, 
E Tas empourtado eme tu ? 



LE LIVRE DE^LAMOUR. 



._. 13i 



Le vent qui pousse la barque conduit au port ou 
conduit á Técueil ; nous n'avons pas tous méme étoile, 
si nous avons tous méme soleil. 

II en est qui ont toujours la mer plañe, le ventapaisé 
et le temps calme ; il en est qui oút les vagues et les 
orages, qui ont les tonnerres et les éclairs. 



Qui Taurait dit, ma jeune filie, ó pauvre enfant, qui 
l'aurait dit, que ce serait la notre planéte, moi de 
t'aimer, toi de partir I 



Oh ! pourquoi t'es-tu envolée si loin dans un 
monastére ? Qu'est-ce done qui t'avait troublée ? que te 
disaitton coeur? 



Pourquoi, aussi,.t'ai-je vue si belle? Pourquoi, si 
lonne, un jour d'été, m'ensorceler, ó bruñe vierge, 
^vec tes grands yeux pensifs ? 



Pourtant, je ne hantais pas les dames ; je viváis 
tranquillo et sombre : réponds, pourquoi m'as-tu pris 
rnon ame, ét Tas-tu emportée avec toi? 



132 LOÜ LIBRE DE l'AMOÜR. 

Aro, se rescontré, per viage, 
Quaucun qué te semble un brisoun 
Dins soun biais, dins soun abihage, 
léu la seguisse d'escoundoun. 

Sus si piado camine e ploure ; 
E, quand la chatouno a passa : — 
O moun bonur, perqué t'encourre, 
le cride, perqué me leissa? 

De tant de jo, de tant de fésto. 
De tant de jour, mi pu béu jour. 
De moun printéms de-que me resto ? 
Rén que lou lassige e li plour I 

La vido es ansin : ome, femó, 
Fau sémpre, fau tóuti soufri, 
E paga, per forco lagremo. 
Un pau de joio, e piéi mouri ! 

Ah ! dempiéi Tamaro parténco. 
Que fara sémpre ma doulour. 
Ai pas proun paga ma jouvéngo ? 
Ai pas proun paga moun amour? 

La joio, tant douco e tant forto. 
De la véire un matin, moun Diéu, 
L'ai pas proun pagado ? — Sies morto. 
Oh ! sies mai que morto per iéu ! 



LE LIVRE DE L'AMOUR. 133 

Maintenant, si j'en rencontre, par chemin, quelqu'une 
qui te ressemble un peu, dans ses manieres ou dans ses 
Tétements, moi, je la suis en cachette. 



Sur ses traces, je marche et je pleure; ety quand a 
passé Tadolescente : — O mon bonheur, póurquoi t'en- 
fuir, lui crié-je, póurquoi me délaisser? 



De tant de jeux, de tant de fétes, de tant de jours, 
tnes plus beaux jours, de mon printemps, que me reste- 
t-il? Rien que la lassitude et les pleurs ! 



La vie est ainsi : homme, femme, il faut toujours, il 
faut tous souflfrir, et payer de beaucoup de larmes un 
peu de joie, et puis mourir ! 



Ahí depuis le départ amer qui fera toujours ma 
douleur, n*ai-je pas assez payé ma jeunesse? n'ai-je 
pas assez payé mon amour ? 



La joie, si forte et si douce, de Tavoir vue un matin, 
mon Dieul ne Tai-je pas assez payée?... Tu es morte, 
oh ! tu es plus que morte pour moi I 



134 I.OÜ XIBRB DE l'AMOUR. 

E' vene maigre, e me transisse, 
E ma sorre me dis ¡ — De-qu*as ? 
Res póu saupre 50 que soufrisse. 
O Segnour^ baias-me la pas ! 



Un paü de pas que me restaure, 
La pas, la pas que m'a quita I 
Coume un véire d'aigo á-n-un paure, 
Fasés-me-n'en la carita f 

Fa qu'uno joio vertadiero 
En aquest mounde tant catiéu, 
Mai aquelo éi sénso parlero : 
La joio de fama, moun Diéu ! 



LE LIVRE DE l'AMOUR. 135 

Et je maigris et me consume, et ma soeur me dit : — 

Qu'as-tu? — Nul ne peut savoir ce queje soufire 

O Seigneur, donnez-moi la paix ! 



Un peu de paix qui me restaure, la paix, la paix qui 
m'a quitté ! Comme un verre d'eau a un pauvre, faites- 
m'en la charité ! 



II n'est qu'une joie véritable, en ce monde si mauvais, 
mais celle-lá est sans pareille : la joie de t'aimer, mon 
Dieu! 



II 



LENTRELUSIDO 



LENTRE-LUEUR 



A WILLIAM C. B. WYSE 

DE WATERFORD (iRLANDO) 



Ami^ la pouesio es coume lou souléu : 
Trelusis sus lou mounde, e Tescaufo, e fai viéure; 
Dins tóutí li país, tóuti podón lou béure, 
Aquéu souléu di jouine, e di fort e di béu. 

Urous quau ie saup courre, urous quau lou saup véire! 
Trelusis pas toujour, tamben a soun tremount. 
Aquelo pluejo d'or, quand toumbo d'eilamount, 
Coume á-n-un vin de Diéu fau ie pourgi soun véire. 



A WILLIAM C. B. WYSE 

DE WATERFORD (IRLANDE) 



Ami, la poésie est comme le soleil: elle resplendit sur 
le monde, et Téchauffe, et le fait yivre; dans tous les 
pays, tous peuvent le boire, ce soleil des jeunes, et des 
forts et des beaux. 

Heureux qui sait y courir, heureux qui sait le voir ! 
II ne resplendit pastoujours/il a aussi son déclin. Cette 
pluied'or, quand elle tombe d'en-haut, comme aun vin 
de Dieu il faut tendré son verre. 



i 



LA BESSOUNADO 



— Enea dous per créisse la bando I 
Per ma fisto, «rian pas proun gu ! 

— Éi lou bon Diéu que nous li mando, 
B sarien pas li benvengu ? 

Dous drole ! la bello couvado 1 
Regardas-léi : que soun pouli 1 
Tre que Taucéu es espeli. 
La maire baio la becado. 



LES JUMEAUX 



— Encoré deux pour accroítre la bande ! par ma foi, 
nous n'étions pas assez gueux I — C'est le bon Dieu 
qui nous les envoie, et ils ne seraient pas les bien- 
venus? Deux gargons! la bellecouréel regardez-les : 
qu'ils sont jolis ! Des que Toiseau est éclos, la mere 
donne la becquée. 

41 



144 l'entrelusido. 

N'agués pas póu de m'agouta ! 
Poudés teta 
Di dous cousta ! 

Mis enfantoun, poudés teta ! 



Lis enfant soun jamai de resto. 
Comte li miéu a cha paréu. 
Per iéu pamens éi toujour fésto 
Quand m'arribo un enfant nouvéu. 
N'i'a dous ! Dins la memo bressolo 
Li coucharai, e dourmiran ; . 
Piéi, se Diéu vóu, se *n-cop soun grand^ 
Anaran ensén á Tescolo. 



N'agués pas póu de m'agouta! 

Poudés teta 

Di dous cousta ! 
Mis enfantoun, poudés teta ! 



Iéu, e noste ome qu'ei pescaire. 

Aven abari sét enfant ! 

Diéu ajudo li travaiaire, 

Jamai couvado mor de fam. 

Que cresés? per tant de marmaio, 

Beneset n'a que si fielat, 

E iéu, pecaire ! que moun la, 

Mai aquelo font toujour raio ! 



l'entre-lüeür. 145 

N'ayez pas peur de me tarirl Vous pouvez teter des 
deux cótés ! mes petits enfants, vous pouvez teter ! 



Les enfants ne sont jamáis de reste. Je compte les 
miens par couples; pour moi, cependant, c'est féte 
toujours, quand m'arrive un enfant nouveau. II y en a 
deux I Dansle méme berceau je les coucherai, et ils 
dormiront ; puis, si Dieu veut, lorsqu'ils seront grands, 
ils iront ensemble a Técole. 



N'ayez pas pour de me tarir ! Vous pouvez teter des 
deux cótés ! mes petits enfants, vous pouvez teter ! 



Moi, et notre homme qui est pécheur, avons elevé 
sept enfants ! Dieu aide les travailleurs ; jamáis couvée 
ne meurt de faim. Que croyez-vous? Pour tant de 
marmots, Bénézet n-a que se$ filets, et je n'ai que mon 
lait, pauvrette ! mais cette fontaine coule toujours. 



146 l'enteelüsiik). 

N'agués pas póu de m'agouta ! 
Poudés teta 
Di dous cousta ! 

Mis enfantoun, poudés teta ! 



Souvénti-fes lou péis estrasso 

Si fielat de Diéu ben^si ; 

Capeiroun, sartan e tirasso. 

Lis adoube eatre qu'ai lesl. 

Piéi, tout viéu, vénd lou péis que sauto 

Di grand banasto per lou sóu... 

E, mignot, sénso aquéli sóu, 

Aurias pas tant de bélli gauto I 



N'agués pas póu de m'agouta ! 
Poudés teta 
Di dous cousta ! 

Mis enfantoun, poudés teta ! 



L'estiéu, quand lis aigo soun basso, 
Qu'au Rose i'a gaire de que, 
D'Avignoun á la Bartalasso 
Passo li gént dins soun barquet ; 
E, tamben i'atrovo la vido ! 
Peréu dins Toustau res patis : 
S'avén tóuti bon apetis, 
Nosto paniero éi prouvesido. 



l'entre-ltjeur. 147 

N'ayez pas peur de me tarir ! Vous pouvez teter des 
deux cótés ! mes petits enfants, vous pouvez teter ! 



Mainte fois le poisson déchire ses fllets que Dieu 
bénit ; capeiron, pharz'Uon et traineau, je les raccom- 
mode, des que j 'en ai le loisir. Puis, tout vif, il vend 
le poisson qui saute des grandes mannes á terre... et, 
mignons, si ce n'était ees sous-lá, vous n'auriez pas 
d'aussi belles joues ! 



N'ayez pas peur de me tarir ! Vous pouvez teter des 
deux cótés ! mes petits enfants^ vous pouvez teter ! 



L'été, quand les eaux sont basses, qü'il n*y a pas 
grand chose au Rhóne, d'Avignon a la Barthelasse *, 
il passe les gens dans son batean; et tout de méme 
il y trouve la vie ! Aussi bien nul ne pátit dans la 
maison: si nous avons tous bon appétit, notre huche 
est approvisionnée. 

* He sur le Uhóne, en face d'Avignon. 



148 l'entrelüsido. 

N^agués pas póu de m'agouta ! 
Poudés teta 
Di dous cousta ! 

Mis enfantoun, poudés teta ! 



D'usage, lou mariage meno 
Jamai qu'un enfant á la fes. . . 
léu siéu, paréis, de meiour meno : 
Aqueste cop, dous en des mes ! 
Pos faire de bóni journado, 
Ah I pos n'en pesca de peissoun, 
Beneset : vaqui dous bessoun ! 
Tóuti fan pas la bessounado ! 



N'agués pas póú de m'agouta ! 

Poudés teta 

Di dous cousta ! 
Mis enfantoun, poudés teta ! 



Mi vesino m'an di : — Nourado, 
Pos pas li garda tóuti dous ; 
Lou veiras, dins uno mesado : 
Ti drole agoutarien lou pous ! — 
léu li bouta 'n bailo, pecaire ! 
Volé pas ! tóuti dous soun miéu : 
Sucas, sucas, páuris agnéu, 
Lou la, lou sang de vosto maire ! 



l'eistre-lüeur. 149 

N'ayez pas peur de me tarir ! Vous pouvez teter des 
deux cótés ! mes petits enfants, vous pouvez teter ! 



Le mariage, de coutume, n'améne jamáis qu'un enfant 
á la fois... moi, je suis, parait-il, de meilleure race : 
cette fois-ci, deux en dix mois ! Tu peux faire de bonnes 
journées, ah! tu peux en pécherdu poisson, Bénézet : 
voilá deux jumeaux! toutes ne font pas la bessonnée ! 



N'ayez pas peur de me tarir ! Vous pouvez teter des 
deux cótés ! me3 petits enfants, vous pouvez teter ! 



Mes voisines m'ont dit : — Norade, tu ne peux pas 
les garder tous deux; tu verras, d'iciá un mois : tes 
garconfi tariraient le puits. — Moi! les mettre en 
nourrice, les pauvrets ! Je ne veux pas ! ils sont miens 
tous deux : sucez, sucez, pauvres agneaux, le lait, le 
sang de votre mere ! 



150 l'entrelijsido. 

N'agués pas póu de m'agouta! 
Poudés teta 
Di dous consta ! 

Mí béus enfant, poudés teta ! 



MANDADIS 

A J. REBOUL E A J. CANOÜNGE 

Ah ! per santo Ano de Yedeno ! 

léu vous Ion dise séns faconn : 
Me sarié bén d'onnonr, se vons fasié pas peno^ 
Ami, d'éstre peirin de mi pichot bessonn. 



l'entre-lueur. 151 

N'ayez pas peur de me tarir ! Vous pouvez tetar des 
deux cotes I mes beaux enfants, vous pouvez teter ! 



ENVOI 

A J. REBOUL ET A J. CANONGE 

Ah! par sainte Anne de Vedénes! je vous le dis, 
moi, sans facón : ce me serait bien de Thonneur, s'il 
ne vous faisait pas peine, amis, d etre parrains de mes 
petits jumeaux. 



REPONSE 



DE MM. JEAN REBOUL ET JULES CANONGE 



Chacun de nous, quoique peu digne, 
Avec joie aux fonts baptismaux 
Accepte la faveur insigne 
De teñir les charmants Jumeaux. 

Nous les nommerons Jean et Jule. 
Ces noms leur feront peu d'honneur ; 
Mais sans gloire et sans particule 
L amitié peut porter bonheur. 

Nous savons que, dans cette féte, 
Nous attend un petit chagrin : 
Tes fils sont si beaux qu'on regrette 
De n'en étre que le parrain. 



l'entre-lueur. 153 

Cependant, ami, sois tranquille, 
Nous saurons veiller sur leurs jours ; 
Précaution fort inutile, 
Car tes Jumeaux vivront toujours. 

lis vivront pour calmer ta peine 
Et t'entourer de soins pieux, 
Lorsque Tarbuste sera chéne 
Et que le chéne sera vieux. 

Nous voulons que l'onde divine 
Qui rend notre Jardin plus frais, 
Coule sur leur tete enfantine, 
Pour qu ils nous tiennent de plus prés. 

Nimes, enivré de leurs charmes, 
Ebranchera les verts rameaux 
Du palmier que portent ses armes, 
Afln d'en parer leurs berceaux. 

Et, si quelque envieux reptile 
Traitait nos filleuls de bátards, 
Nous dirions á monsieur Zoile : 
« lis sont flattés de vos brocards. 

» II est des domaines sublimes 

» Par vos pareils en vain revés; 

» Lá les fils les plus legitimes 

» Sont toujours les enfants trouvés. » 



LOU MES DE MAI 



A M. SAINT-RENE TAILLANDIER 



Galant mes de Mai, 
Tant fres e tant gai, 
Venes, venes mai, 
E tout se reviho ; 
Éi jour bon matin, 
E dins Taubespin 
I'a milo refrin 
Qu'encanton Tauriho. 



I 



LE MOIS DE MAI 



A M. SAINT-RENE TAILLANDIER 



Charmant mois de mai, si frais et si gai, tu viens, 
tu yiens de nouveau, ettout se réveille; il est jour 
bon matin, et dans Taubépine sont mille refrains qui 
enchianteiit Toreille. 



156 l'entrelusido. 

E lis amourous 
Atrovon bén dous 
D'éstre dous a dous, 
A la vesperado ; 
Car, per uno amour 
Franco de coumbour, 
Vau mai Tescabour 
Que la matinado. 



Jouvénto e jouvént 
Caminon ensén : 
Rison de pas rén, 
Sachént pas que diré ; 
Rison se 'n tavan 
le passo davan, 
E coume d'enfant 
Rison de soun rire. 



Parlón pas d'amour. 
Parlón d'uno flour, 
O de la coulour 
Dóu ñivo que passo, 
D'un perdigaloun, 
O d*un mouissaloun, 
O d'un auceloun 
Que ie fai la casso. 



h 



l'entre-lueur. 157 

Et les amoureux trouvent bien doux d'étre deux á 
deux á la véprée ; car, pour un amour f ranc de trouble, 
mieux vaut le crépuscule que la matinée. 



Jouy encelles et jouvenceaux cheminent ensemble: 
ils rient de rien, ne sachant que diré ; ils rient d*un 
hanneton qui passe devant eux, et comme des enfants 
ils rient de leur rire. 



Ils ne parlent pas d'amour. Ils parlent d'une fleur ou 
de la couleur du nuage qui passe, d*un jeune perdreau, 
ou d'un moucheron, ou d'un oisillon qui lui fait la 
chasse. 



l58 L*ENTRELUSIDO. 

E de tout ansin 
Parlón per camin : 
Se quauque gros chia 
Japo e se destaco ; 
S'an ausi sibla 
Lou pastre qu'eila, 
De-long dóu valat, 
Abéuro si vaco. 



Se lou roussignóu 
Que couvo sis ióu 
S'amato de póu 
Dins la bouissounado... 
Chut! per escouta 
Soun poulit canta. 
Se soun arresta 
Davans la nisado. 



E, de-fes que i'a. 
Per trop babiha, 
Zino a resquiha ; 
Mai lou calignaire. 
Leste coume un cat, 
Laisso pas brounca 
Zino, qu*a manca 
D'ana au sóu, pecaire ! 



l'entrb-lueür. 159 

Et de tout ainsi, ils parlent en chemin : si quelque 
gros chien aboie et se détache ; s'ils ont entendu siffler 
le pátre, qui, lá-bas, au bord du fossé, abreuve ses 
vaches. 



Si le rossignol, qui couve ses oeufs, se blottit de peur 
dans la hale de buissons.,. Chut ! pour écouter sonjoli 
chant, ils se sont arrétés devant la nichée. 



Et parfois pour trop babiller, Zine a glissé; mais le 
galant, leste comme un chat, ne laisse pas broncher 
Zine, qui a failli aller par terre, pauvrette 1 



12 



160 . l'entrelusido. 

Se trovon pouli : 
Rén qu'acó-d'aqui 
Gardo de langui. 
Zino ero á la voto ; 
Eu prengué sa man, 
Piéi en tremoulant 
le digué tout plan : 
Ma bello mignoto ! 



Vaqui d'ounte vén 
Que jouvo e.jouvént 
Se parlón souvént, 
E calignon foco ; 
Se calignaran 
Belén bén quatre an, 
Mai s'embrassaran 
Bén avans la ñoco. 



Tamben se, d'asard, 
Quauque palamard, 
le crido : — Tant tard, 
Bárralas encaro ? — 
Té ! de-qu'éi que vóu ? 
Respondón, qu'a póu?... 
Saben li draióu 
E la luno es claro. 



l'entre-lxjeur. 161 

lis se trouvent charmants : rien que cela seul garde 
d'ennui. Zine éiSiitkldi vote * ; il lui prit la main, puis 
en tremblant, il lui dit á voix basse : — Ma belle 
mignonae ! 



Voilá d'oü vient que jouvencelle et jouvenceau se 
parlent souvent et font beaucoup Tamour ; ils feront 
l'amour peut-étre bien quatre ans, mais ils s'embras- 
seront bien avant la noce. 



Aussi, d'aventure/ si quelque lourdaud leur crie : — 
Si tard, vous vaguez encoré? ■ — Tiens! qu'est-ce qu'il 
veut? répondent-ils, de quoi a-t-il peur ?... Nous savons 
les sentiers^ et la lune est claire ! 



* Féte volive ou patronale du Midi. 



A MADAMO * * * 



I 



Madamo, bén souvént, á Touro di vihado, 
Dins voste salounet, davans la ramihado, 
M*avés baia 'no pla^o ; e, de-segur, en-lio 
I'a tant bono coumpagno e peréu tant bon fio. 

Madamo, lou sabes, tout Testiéu de-countünio, 
Me menas, i'a cinq an tout-aro, á Font-Segugno, 
Sejour de paradis, béu castéu que s'escound 
Coume un nis de bouscarlo au mitán di bouissoun. 

léu, me caufe, l'ivér, á vosto chaminéio ; 
Me permene, l'estiéu, dessouto vósti léio ; 
A taulo, bén souvént, eme vóstis enfant, 
léu beve voste vin e manje voste pan. 



A MADAME ^'* 



Madame, bien souvent, á Theure des veíllées, dans 
votre petit salón, devant le feu de brindilles, vous 
m'avez donné une place ; et, certes, nuUe part, il n'y 
a si bonne compagnie, il n'y a si bon feu. 

Vous le savez, madame, tous les jours d'été, depuis 
cinq ans tout a Theure, vous me menez a Font-Segugne, 
séjour de paradis, beau castel qui se cache comme un 
nid de fauvettes au milieu des buissons. 

Je me chaufife, Tbiver, á votre cheminée; Teté je me 
proméne sous vos avenues ; bien souvent, á table avec 
vos enfants, je bois votre vin et je mange votre pain. 



164 l'entrelü sido . 



II 



E que soun génto li vihado, 
Madamo, quand la ramihado 
Petejo, e que sias assetado 
Dedins voste poulit saloun ! 
Aqui, i'a touto la famiho : 
L'un travaio, Tautre babiho ; 
Jüli charro eme Roumaniho, 
Aubanéu charro eme Pauloun. 

E i'a tamben li damisello : 
Oh ! que soun bravo ! oh ! que soun bello ! 
Sémpre amistouso e riserello, 
Clarisso es Tange de l'oustau ; 
Di páuri gént sias Tange, o Fino ! 
Vosto man, tant blanco e tant fino. 
Fardo Tenfant de la vesino, 
Fai lou lie dóu pichot malaut. 

E qu'éi brave d'éstre á Toumbrage, 
Au champ, quand la caud toumbo a raje ; 
D*ausi Taucéu fai soun ramage, 
D'ausi di font rire lou brut ! 
L'oumbro davalo, es niue tout-aro : 
A Font-Segugno es brave encaro, 
De-véspre, quand la luno es claro, 
D'ana dins li bos sournaru. 



l'entre-lueür. 165 



II 



Et qu'elles sont gentilles les soirées, madame, quand 
le feu de ramee pétille, et que vous étes assise dans 
votre joli salón I Toute la famille est la : Tun travaille, 
l'autre babille ; Roumanille cause avec Jules, Aubanel 
cause avec Paul. 



II y a aussi les demoiselles : oh ! qu'elles sont 
bellos ! oh I qu'elles sont aimables ! Toujours amicale 
et souriante, Clarisse est Tange de la maison ; des 
malheureux vous étes Tange, ó Joséphine ! Votre main, 
si délicate et si blanche, lave Tenfant de la voisine, 
fait le lit du petit malade ! 



Et que c'est charmant d'étre áTombre, ala campagne, 
quand la chaleur tombe et rayonne ; d'entendre Toiseau 
faire son ramage, d'entendre rire le bruit des fontaines I 
L'ombre descend, il est nuit bientót : á Font-Segugne 
il est charmant encoré, le soir, quand la lune est claire, 
d'aller dans les bois obscurs. 



166 l'entrelxjsido. 

Es brave, quand la taulo agroupo 
Uno amistouso e gaio troupo. 
De manja lou pan que vous coupo, 
Lou pan que vous coupo un ami ; 
Éi brave de turta lou véire, 
Quand lou vin es viéi ; de se véire 
Festa de tóutis, e de créire 
Qu'encaro ie fases plesi ! 



III 



(Jo qu'ajudo a la vido- e douno bon courage 
Per camina : béllis oumbro, bon fio, 

Bono taulo, bon vin, bon core bon visage, 
Vers vous, madamo, ai trouva tout acó. 

Peréu n'es pas eisa de vous canta, madamo ! 
Lou parla de la bouco, ah ! s'éro aquéu de Tamo ! 



l'entre-lueur. 167 

i,. 

II est charmant, quand la table groupe une compagnie 
amicale et gaie, de manger le pain que vous coupe, le 
pain que vous coupe un ami; il estcharmant de heurter 
le verre, quand le vin est vieux ; de se voir fété de 
tous, et de croire encoré que vous leur faites plaisir ! 



III 



Ce qui aide á la vie et donne bon courage pour 
cheminer : bolles ombres, bon feu, bonne table, bon 
vin, bon coeur et bon visage, chez vous, madame, j'ai 
trouvé tout cela. 

Aussi, madame, vous chanter n'est pas facile ! Le 
parler de la bouche, ah ! s'il était celui de Táme ! 



LI TIRARELLO DE SEDO 



A PEIRE GRIVOLAS 



Chato, qu'anas courre i voto, 
Váutri qu'amas de dansa., 
Venes leu, venes, mignoto, 
Tout-aro anan coumenca. 



Ji 



N*éi pas sonto li plátano, 
N'éi pa 'mé vósti galant : 
A la rodo que debano 
Venes douna lou balan. 



C 



LES TIREUSES DE SOIE 



A FIERRE GRIVOLAS 



Jeunes filies, qui allez courir aux voteSy vous qui 
aimez á danser, venez vite, venez, chéries, nous allons 
commencer tout-á-rheure. 



Ce n'est pas sous les platanes, ce n'est pas avec vos 
g-alants : á la roue qui dévide, venez donner le branle. 



170 l'entrelusido. 

Venes I lou coucoun se tiro^ 
Leissas esta 'qui Tamour : 
La rodo que viro, viro, 
Tant que viro fai de tour. 

L'aigo boui, la man farfouio ; 
Souto Tescoubo de brus 
Chasque fiéu se desembouio ¡ 
Ardit ! se lou péd vous prus ! 

Lou péd vous prus per la danso, 
E segur i*avés bon biai 1... 
Vósti couifo auran de ganso, 
Se vous prus per lou travai. 

Zóu ! toumbas, levas, jouinesso^ 
Subre la post, en cantant ; 
Plus tard, n'en fau Tescoumesso, 
Pichoto, rirés pas tant f 

Toun péu destrena davalo 
De la pienche á long trachéu : 
Toun fichú, de tis espalo, 
S'esquiho, e vai de-cantéu. 

Tout crido, brusis, tremolo : 
Li blanc á-despart di blound, 
Dins l'escumo di peirolo 
Cabussejon li coucoun. 



l'entre-lueur. 171 

Venez ! des cocons il faut dérouler le fil ! Laissez lá 
ramour en paix ! La roue qui tourne, tourne, tant 
qu'elle tourne elle fait des tours. 



L'eau bout, la main farfouille; sous le balai de 
bruyére chaqué fil se démele : hardi I si le pied vous 
démange ! 



Le pied vous démange pour la danse, et, certes, vous 
y avez bonne gráce I... Vos coiffes auront des noeuds de 
rubans, s'il vous démange pour le travail. 



Qk I monte et descends, jeunesse, snr la planchette, 
en chantant; plus tard, j'en fais la gageure, vous ne 
rirez pas tant, petites I 



Ta chevelure dénouée tombedu peigne á longsflots ; 
ton fichú, de tes épaules, glisse et va de travers. 



Tout crie, bruit et frissonne ; les blonds separes des 
blancs, dans Técume des chaudiéres, nagent et plongent 
les cocons. 



172 l'entrelxjsido. 

Digas-me queto menéstro, 
O chato, vous an veja. 
Que souto.vósti fenéstro 
S'ausis tant cacaleja ? 

La susour sus vosto caro 
Fai perleja si degout : 
Debanas, debana 'ncaro 
Voste fiéu a quatre bout ! 

A la cordo que pendoulo, 
Pendoulado d'uno man. 
Un péd descaus, Tautre en groulo, 
Debanarias proun tout Tan I 

Béu fihan, la bello vido ! 
Enterin que travaias, 
Per véire se sias poulido, 
Téms-en-téms vous miraias ! 



l'entre-lueur. 173 

Dites-moi quel breuvage on vous a versé, ó jeunes 
filies, que, sous vos fenétres, on entend si beau caquet? 



La sueur sur vos visages fait perler ses gouttes : 
dévidez, dévidez encoré votre ftl á quatre bouts ! 



A la corde qui pendille, suspendues d'une main, un 
pied nu, Tautre en pantoufle, vous dévideriez tout Tan ! 



Mes belles ñlles, la belle vie ! cependant que vóus 
travaillez, pour voir si vous étes jolies, vous vous mirez 
de temps a autre I 



LA NEISSÉNgO 

DÓÜ FELIBRIHOUN DE l'aRC-DE-SEDO 



A MADAMO CECILO BRÜNET 



Es na Tenfant, Tenfant que teto ; 
Vesin, vesino, mounte anas ? 
Vés 1 qu'éi poulido sa bouqueto ! 
Vés ! qu'éi poulit soun pichot ñas í 



n 

Olla 



Sa grand, tant bono, lou tintourlo. 
En ie picant subre lou quiéu ; 
Éi rouge coume une ginjourlo, 
E coume bramo I e coume es viéu ! 



fe 



tul' 



\i 



LA NAISSANCE 



Dü PETIT FÉLIBRE DE L^ARC-EN-CIEL 



A MADAME CECILE BRUNET 



II estné Tenfant, Tenfant qui tette ; voisins, voisines, 
oü allez-vous? Voyez : qu'elle est jolie sa petite bouche ! 
voyez : qu'il est joli son petit nez ! 



Son aíeule, si bonne, le dórlote, en lui tapant sur le 
cul; il est rouge comme une jujube, et comme il crie ! 
et qu'il est vif ! 



43 



1,76 l'entrelusido. 

Dins soun grand lie, tonto malauto, 
L'urouso maire soufro e ris ! 
Pren soun drole, e contro sa gauto 
Piéi lou sarro : acó la garis. 

Regardas, regardas lou paire.... 
Es orne, a de barbo au mentoun ; 
E pamens, mut, e dins un caire. 
De la joio plouro e s'escound. 

Éi pas besoun de vous lou diré : 
Plouras, risés, que fai de bén ! 
O per li plour, o per lou rire, 
Lou cor s'escampo quand es píen. 

De-qu'as, Prassedo, ma mignoto ? 
Crides, vos ie faire unpoutoun. 
Per ana au brés sies trop pichoto ! 
Maire, porge-ie Tenfantoun. 

Dins Toustau, tóuti soun ei^ aio ; 
Courron de la cavo au granié ; 
N'i'en a qu'escuron la terraio, 
N'i'en a que freton Testanié. 

Tu, sies pertout, génto Mario, 
Eme toun bon cor, toun béu biai, 
E lou bonur t'escarrabiho, 
Galanto chato, encaro mai I 



l'entre-lüeur. 1Í7 

Dans son grand lit, toute malade, Theureuse mere 
souffre et rit ! Elle prend son flls, et contre sa joue le 
serré : cela la guérit. 



Regardez, regardez le pére.... 11 est homme, il a 
barbe au mentón ; et pourtant, muet, dans un coin, 
de la joie il pleure et se cache. 



Pas n'est besoin de vous le diré : pleurez, riez, 
cela fait du bien ; ou par le rire, ou par les pleurs, 
quand il estplein, le coeur s'épanche. 



Qu'as-tu, Praxéde, mon amie ! tu cries, tu veux lui 
faire un baiser. Pour aller au berceau tu es trop 
petite : mere, donne-lui Tenfantelet. 



Dans la maison, tous sont en émoi : on court de la 
cave au grenier ; les uns écurent la faience, d'autres 
frottent le dressoir. 



9 

Toi, tu es partout, gente Marie, avec ton bon coeur, 
ton biais charmant, et le bonheur te rend alerte, 
accorte filie, encoré plus ! 



17? 



L ENTRELUSIDO. 



Parént, ami, vesin, vesino, 
Intron galoi, tóutis au cop ; 
Vén lou peirin, vén la meirino : 
D'aut ! parten per Sant-Agricó. 



Chato, cercas vósti menaire ; 
Váutri, jouvént, fugues galant ; 
Despachen-nous, que fau pas faire 
Langui ni clerc ni capelan. 



ce 



L'enfantoun es en grand teleto : 
An ! bailo, davans caminas 1 — 
Oh I qu'éi poulido sa bouqueto I 
Oh I qu'éi poulit soun pichot ñas ! 



k 



l'entre-lueur. 179 

Parents, amis, voisins, voisines, entrent joyeux, 
tous á la fois ; vient le parrain, vient la marraine : 
allons ! partons pour Saint-Agricol I 



Jeunes filies, cherchez vos cavaliers ; vous, jouven- 
ceaux, soyez galants : hátons-nous, qu'il ne faut faire 
attendre ni le prétre ni le clerc. 



L'enfant est en grande toilette : allons I nourrice, 
marchez devant! -^ Oh! qu'elle est jolie sa petite 
bouche ! oh ! qu'il est joli son petit nez ! 



LI SEGAIRE 



AU FELIBRE FREDERI MISTRAL 



I 



Planten nósti clavéu, 
D'aut I espóussen la cagno, 
E bagnen d'escupagno 
La ribo dóu martéu 1 

Ai qu'un paréu de braio 
Que soun trancado au quién, 
Mai i' a res conme ién 
Per enchapla li daio 1 



LES FAUCHEURS 



AU POETE FRÉDÉRIC MISTRAL 



Plantons nos aires *, allons ! secouons Tindolence, 
et mouillons de salive le bord du marteau ! 



Je n^ai qu'une paire de hraies, et qui tombent en 
loques, mais nul n'est tel que moi pour marteler les faux ! 

* Aire, Clavéuy enclume portative dont se servent les faucheurs 
ponr marteler le tranchant de la fanx. 



182 l'entrelusido. 

La femó e lis enfant 
Esperón la becado ; 
La daio es embrecado.... 
De-véspre, auran de pan. 

Ai qu'un paréu de braio 
Que soun trancado au quién, 
Mai i' a res conme iéu 
Per enchapla li daio 1 

En quau fai soun mestié 
Jamai lou viéure manco : 
Mis ami, subre Tanco 
Cenglen nósti confié. 

Ai qu'un paréu de braio 
Que soun traucado au quién, 
Mai i' a res conme iéu 
Per enchapla li daio ! 

Cargon si grand capéu, 
La chato eme la maire ; 
Lis enfant dóu segaire 
Aduson li rastéu. 

Ai qu'un paréu de braio 
Que soun traucado au quién, 
Mai i' a res conme iéu 
Per enchapla li daio ! 



l'entre-lueür. 183 

La femme et les enfants attendent la becquée ; la 
íaux est ébréchée... Ce soir, ils auront du pain. 



Je n'ai qu'une paire de braies,, et. qui tombent en 
loques, mais nul n'est tel que mpi pour marteler les 
f aux I 



A qui fait son métier, jamáis ne manque le vivre : 
mes amis, sur la hanche, ceignons nos confies *. 



Je n'ai qu'une paire de braieSy et qui tombent en 
loques, mais nul n'est tel que moi ppur marteler les 
faux? 



La filie et la mere prennent leurs grands chapeaux ; 
les enfants du faucheur apportent les ráteaux. 



Je n'ai qu'une paire de braies^ et qui tombent en 
loques, mais nul n'est tel que moi pour marteler les faux ! 

* Coufié, élui de bois plein d'eau, dans lequel les feucheurs 
tiennent la pierre á aiguiseiv 



184 l'entrelusido. 

Lou pu jouine, á la man, 
Tintourlo uno fougasso ; 
L'einat porto la biasso 
E camino davan. 

Ai qu'un paréu de braio 
Que soun trancado au quiéuy 
Mai i' a res coume iéu 
Per enchapla li daio I 

— Que portes ? — De pebroun. 
De cachat, de cebeto. 

Un taloun d'óumeleto. 

— Em' acó n' i' a bén proun ! 

Ai qu'un paréu de braio 
Que soun trancado au quién, 
Mai i* a res coume iéu 
Per enchapla li daio I 

Sies brave coume un sóu I... 
Mis ami, bon courage 1 
Parten per lou segage. 
La daio sus lou cóu. 

Ai qu'un paréu de braio 
Que soun trancado au quién, 
Mai i' a res coume iéu 
Per enchapla li daio I 



l'entre-lüeür, 185 

Le plus jeune, á la main, dodeline unefouace ; Taíaé 
porte le bissac, etchemine devant. 



Je n'ai qu'une paire de hraieSy et qui tombent en 
loques, mais nul n'est tel que moi pour marteler les 
f aux ! 



— Que portes-tu ? — Des piments, du cachai *, des 
ciboules, un morceau d'omelette. '- — En voilá bien 
assez I 



Je n'ai qu'une paire de braieSy et qui tombent en 
loques, mais nul n'est tel que moi pour marteler les 
faux ! 



Tu es brave comme un sou I . . . — Mes amis, bon 
courage, partons pour la fauche, les faux sur le cou ! 



Je n'ai qu'une paire de braies^ et qui tombent en 
loques, mais nul n'est tel que moi pour marteler les faux I 

* Cachai, fromage pétri, qui acquiert par la fermentation un 
goút excessivement piquant. 



186 . L^ENTRELÜSIDO. 



II 

Aniue, d'aqueste prat 
N'en restara pas gaire, 
Parai, famous segaire ? 
E Tobro lusira I 

Lou souléu que dardaio 
Fai trelusi li daio. 

La daio vai e vén, 
Fai ges de curbecello ; 
Sauton li sautarello 
Sus li marro de fen. 

Lou souléu que dardaio 
Fai trelusi li daio. 

En travaiant, segur, 
S'acampo de famasso. 
Per lampa la vinasso 
E cacha lou pan dur ! 

Lou souléu que dardaio 
Fai trelusi li daio. 

Adiéu ! rérbo e li flour ! 
Li rastéu rastelavon, 
E li grihet quilavon 
D'esfrai e de doulour ! 



l'entre-lueür. 187 



11 



A la nuit, de ce pré, il n'en restera guére, n'est-ce 
pas, fameux faucheurs ? et Touvrage luirá 1 



Le soleil qui darde fait resplendir les faux. 



La faux va et vient, rien ne lui échappe ; les sauterelles 
sautent sur les ligues de foin. 



Le soleil qui darde fait resplendir les faux. 



En travaillant, certes, s'amasse Tápre faim, pour 
sabler le vin fort et broyer le pain dur I 



Le soleil qui darde fait resplendir les faux. 

Adieu 1 rherbe et les fleurs 1 les ráteaux rátelaient, 
et les grillons criaient de douleur et d'effroi ! 



188 l'entrelusido, 

Lou souléu que dardaio 
Fasié lusi li daio. 



Siéu las e siéu gibla ! 
Tamben, dins la journado, 
Sega cinq eiminado, 
E lou téms d'enchapla ! 

Lou souléu que dardaio 
Fai plus lusi li daio. 

Ve-raqui tout au sóu ! 
Vengue uno bono luno I... 
Fasen-n'en tuba-v-uno, 
E tant-plus-mau, se plóu 1 

Lou souléu que dardaio 
Fai plus lusi li daio. 

Que li daio au soumié 
Brandusson pendoulado.... 
E manjen l'ensalado 
Garnido eme d'aiet. 

Lou souléu que dardaio 
A fa lusi li daio.... 



l'entre-lüeur. 189 

Le soleil qui darde faisait briller les faux. 



Je suis las et ployé ! Aussi bien, en un jour, faucher 
cinq héminéeSy et le temps de marteler la faux ! 



Le soleil qui darde ne fait plus briller les faux. 



Le voilá tout par terre I Vienne une bonne lune ! . 
Faisons brüler une (pipe), et puis, tant pis s'ilpleut ! 



Le soleil qui darde ne fait plus briller les faux. 



Que les faux á la solive branlent appendues.... et 
mangeons la salade assaisonnée d'ail. 



Le soleil qui darde a fait brilleí^ les faux.... 



LI PIBOULO 



AU FELIBRE ANSEÜME MATHIEÜ 



Ta ramo tant aut escalo 
Que ta testo, au ventoulet, 
Arregardo sus Tespalo, 
Sus l'espalo dóu coulet ; 



% 



Bello léio de grand pibo, 
Enfioucado dóu tremount. 
Que veses sus l'autro ribo ? 
Que veses d'aperamount ? 



B: 



loa 



LES PEUPLIERS 



AU POETE ANSELME MATHIEU 



I 



Ton feuillage si haut monte, qne ta tete, á la brise, 
regarde sur l'épaule, sur Tépaule de la coUine ; 



Belle avenue de grands peupliers, enflammée par le 
couchant, que vois-tu sur Táutre rive ? que vois-tu de 
ton sommet ? 



44 



192 l'entrelusido. 

Souto Tauro bressarello 
Que li fasié tremoula, 
Li pibo saludarello, 
Li piboulo m'an parla : 

— Vesén rén dins li grand térro 
Que lis aubre e que li mas ; 

La niue claro es á Tespéro 
Dóu souléu rouge qu'éi las. 

— A Tespéro es pas soaleto. 
La niue: espere tamben 

— Vesén uno chatouneto 
Bello coume lou printém. 

Que camino, que camino, 
Lóugeireto á través champ. 
Roussígnftu e cardelino 
La saludon en passant. 

Es amado, la jouvénto, 
Dis auceloun dóu país; 
Car, per tóuti bénfasénto, 
N' a jamai davera 'n nis. 

Ve-l'aqui roso e sereno. 
Roso coume lou matin. 
Eme lou blad de si treno, 
E soun jougne souple e prim. — 



i/entre-lüeür. 193 

Sous le vent berceur qui les faisait trembler, les 
peupliers qui saluent, les peupliers m'ont parlé : 



— Nous ne voyons rien dans les grandes terres, 
que les arbres et les mas ; la nuit claire est á TafiFút 
du soleil rouge qui est las. 



— A TafiFüt elle n'est pas seule, la nuit : et moi 
j'attends aussi.... — Nous voyons une fiUette, belle 
comme le printemps. 



Qui chemine, qui chemine, légére, átravers champs. 
Rossignols et chardonnerets la saluent au passage. 



Elle est aimée, la bachelette, des oisillons de la 
contrée; car^ pour tous bienfaisante, elle n'a jamáis 
pillé de nid. 



La voilá rose et sereine^ rose comme le matin, avec 
le ble de ses tresses, avec son corsage finet souple. — 



194 L*ENTRELUSIDO. 

— Ah I se Tespéro éi marrido, 
Te véire es un ur de réi : 
O, te véire, ouro flourido, 

Béu bonur que toujour créi ! 

> 

Verdo léio, tant ramudo, 
Trasés Toumbrun e la pas I 
Bello léio, fugues mudo ; 
Fugues mut, coló e campas ! — 

Souto Tauro bressarello 
Que li fasié tressali, 
Li pibo saludarello, 
Li piboulo an trefouli 1 

II 

Ta ramo tant aut escalo 
Que ta testo, au ventoulet, 
Arregardo sus Tespalo, 
Sus l'espalo dóu coulet ; 

Bello léio de grand pibo, 
Enfioucado dóu tremount, 
Que veses sus lautro ribo ? 
Que veses d'aperamount? 

Souto Tauro bressarello 
Que li fasié tremoula, 
Li pibo saludarello, 
Li piboulo m'an parla: 



l'entre-lüeüb. 19^ 

— Ah I si Tattente est cruelle^ ta vue est une fortune 
de roi : oui^ ta vue, heure fleurie, honheur splendide 
qui grandit toujours ! 



Verte allée si rameuse, épanchez Tombre et la paix ! 
belle allée, soyez muette ; soyez muets, coteaux et 
laudes ! 



Sous le vent berceur qui les faisait tressaillir, les 
peupliers qui saluent, les peupliers ont frémi de joie ! 



II 



Ton feuillage si haut monte, que ta tete, á la brise, 
regarde sur Té paule, sur 1 epaule de la colline ; 



Belle avenue de grands peupliers, enflammée par le 
couchant, que vois-tu sur Tautre rive? que vois-tu de 
ton sommet? 



Sous le vent berceur qui les faisait trembler, les 
peupliers qui saluent, les peupliers m'ont parlé : 



1*96 l'entrelusido. 

— N'en vesén toun amigúete 
Courre coume un perdigau. . . 
Ve-Faqui vers la sourgueto, 
Ve-l'aqui vers soun oustau. 

A li rouito sus li gauto ; 
A lis iue píen de belu^ 
E soun pichot cor ressauto 
Souto soun poulit fichú. 

E la cabro toujour lésto 
le vén sauta ' Tendavan ; 
Lou chin, per ie faire fésto, 
le japo e lipo li man. 

Mai, sus lou pas de la porto, 
r a lou viéi qu'es aplanta; 
A di : — Chatouno, per orto, 
D'ounte vén qu'as tant resta? — 

N'en vesén peréu la maire 
Que s'entourno dóu jardin: 

— As mai vist toun calignaire? 
Ve I t'empestelle dedin!... — 

E la maire, de sa faudo, 
Embandis tout co qu'avié : — 
Mounto, mounto, fouligaudo ! . . . 
Soun deja dins l'escalié. 



l'entre-lüeür. 197 

Nousvoyons ta jeune amie courir . comme un per- 
dreau... La voilá prés de la aource, la voilá vers sa 
maisón. 



Elle alesjoues empourprées, et les yeux pleins de 
lueurs, et son petit coeur ressaute sous son élégant 
fichú. 



Et la chévre, toujours leste^ vient bondir a sa ren- 
contre ; le chien^ pour luí faire féte, lui aboie et leche 
les mains. 



Mais^ sur le seuil de la porte, le vieillard est debout : 
— Fillette, a-t-il dit, en course, d'oü vient que tu es 
"tant restée? — 



Nous voyons aussi la mere, qui s'en revient du 
jardín : — Ton galant, tu Tas vu encoré? Voís 1 je 
t'enferme sous cié!... — 



Et la mere, du pan de sa robe, rejette tout ce qu'elle 
avaít : — Monte, monte, jeune folie I... — EUes sont 
déjá dans Tescalíer. 



198 



L ENTRELUSIDO. 



Ai ! ai ! m'an di li pibouló, 
Vesén plus rén... Que f ara 
La pauro ? Qo que treboulo 
Ei qu'avén ausi ploura. — 



n 



Souto Tauro bressarello 
Que li fasié tremoula, 
Li pibo saludarello, 
Li piboulo an gingoula ! 



p^ 



L*ENTRE-LUEÜR. 199 

Helas! m'ontditles peupliers/ nous ne voyons plus 
rien... Quefera la pauvrette ? Ce qui nous trouble, 
c'est d'avoir oui pleurer. — 



Sous le vent berceur qui les faisait trembler, les 
peupliers qui saluent, les peupliers se sont lamentes ! 



LIS ESCLAU 



AU FELIBRE OUGENI GARCIN 



Semetipsum exinanivit, formam servi accipiens, 

(Philip, n— 6, 7.) 



— Oh ! quente bon souléu ! trelusis qu'esbrihaudo ! 
Au founs de nósti cros, de tout Tan intro pa. 
Que lou céu éi bellas ! coume la térro él caudo ! 

Ah ! per aro, sian escapa I 

Per plus pati, de-que fau faire ? 

Ounte éi que sias, noste Sauvaire ? 

Car an di qu'erias arriba. 



LES ESCLAVES 



AU POETE EUGENE GARCIN 



II s'esl anéanti lui-méme, prenant la forme d'esclave. 

(Aux Philip. II— 6, 7.) 



— Oh I quel bon soleil ! il resplendit éblouissant ! Au 
fond de nos fosses de toute Tannée il n'entre pas ! Que 
le ciel est magnifique I que la terre est chaude ! Ah I 
pour rheure nous voici échappés ! Pour ne plus 
soufi'rir, que faut-il faire ? Ou étes-vous, notre 
Sauveur ? car on vous dit arrivé. 



202 l'entrelüsido. 

Que renguiero de gént ! — quau mounto, quau davalo, 

De la cresto di coló i baissodóu valoun ! 
Tóuti portón quicon sus la testo o Tespalo ; 

Intron dedins un establoun : 

Caminen sus la memo draio. — 

E veguéron sü *n pau de paio 

Un poulit pichot ñus e blound. 

— -Quauéi louméstreeici, digas, quau éi lou méstre ^ 

Quint es aquéu que vén per nous descadena ? 

Éi beléu tu, bon viéi?... S'éi pas tu, quaupóu éstre ^ 

Per Tajougne, ounte fau ana ? 

— Pas bén liuen ! Per sauva lou mounde, 

Fau, davans, que trento an s'escounde, 

L'enfant que dins lonjas éi na. 

— Hoi ! es-tu, paure enfant ? E qu'éi que venes faire 
Dins un marrit estable ? E dison que sies Diéu ! 
Mai de te manda 'nsin en que sounjo toun paire ? 

Es vougué la mort de soun fiéu ? 

Pourras-ti fugi la couléro 

Di Cesar que, subre la térro. 

Aro cridon : Tout acó 's miéu ! 

Per nautre quete sort ! e i'a long-téms que duro ! 
Vau mies éstre segur si chin o si ohivau. 
I lampredi pesquié nous jiton per pasturo, 

Touti viéu, car sian lis esclau ! 

Ah ! la mort vén que trop tardiero ! 

Ei jamai que dins sa sourniero 

Qu'atrouvan un pau de repau. 



l'entre-lueur. 203 

Quelle file de gens ! — qui monte, qui descend, — de 
la créte des collines au bas du vallon ! Tous portent 
quelque chose sur la tete ou Tépaule ; ils entrent dans 
une petite étable : marchons sur la méme voie. — Et 
ils virent sur un peu de paille un joli petit nu et blond. 



Qui est le maítre, ici, dites, qui est le maitre? Quel 
est celui qui vient pour nous désenchainer? C'est toi, 
peut-étre, bon vieillard ?. . . Si ce n'est toi, qui ce peut- 
il étre ? Pour Tatteindre oü faut-il aller ? — Pas bien 
loin I Pour sauver le monde, il faut, auparavant, que 
trente ans il se cache, Tenfant né dans la bergerie. 

— Quoi ! c'est toi, pauvre enfant ! Et que viens-tu 
faire dans une mechante étable? Et Ton dit que tu es 
Dieu I Mais de t'envoyer ainsi á quoi songe ton pére ? 
C'est vouloir la mort de son fils! Pourras-tu fuir la 
colére des Césars qui, maintenant, sur la terre, crient : 
— Tout cela est á moi !• 



Pour nous quel sort I etil y a longtemps qu'il dure I 
Mieux vaut étre, á coup sur, leurs chiens ou leurs 
chevaux ! Aux lamproies des viviers ils nous jettenten 
páture, tout vifs, car nous sommes les esclaves I Ah ! la 
mort ne vient que trop tardive ! Ce n'est jamáis que 
dans sa nuit que nous trouvons quelque repos. 



204 L 'entrelij sido . 

Arribon piéi li jour de grand rejouissénco, 
Jour de maladicioun que n'an pas si parié I 
De Cesar, de soun fiéu celébron la neissénco ? 

Enfant, orne, chato, mouié. 

Uno foulo desbardanado, 

Dins lis Areno, a píen d'arcado. 

Escalo li grand s escalié. 

La vilo semblo viejo. E tout lou pople guéiro : 
Lou bestiári d'Africo espero lou taioun... 
Ausissés-léi brama dins si cauno de péiro ? 
An lou ruscle : quente aguhioun ! 

Lis embandisson La bataio, 

D'enterin que Cesar badaio, 
Chaplo Tesclau e lou leioun. 

Sian aclapa de mau, sian carga de cadeno : 
Per gari tout acó, de-que pos, enfantoun? 
E pamens, s'eres Diéu, te sarié ges de peno... 
Fai véire se lou sies o nounl - — 
Autant leu la Vierge Mario 
Dins la grüpio pren lou Messio : 
Lis esclau toumbon d'á-geinoun. 

— Es iéu, páuris esclau, que siéu voste Sauvaire. 
Vósti mau, li sabiéu ; quand vous an agarri, 
Vesiéu tout d'eilamount, e diguére á moun Paire : 
— Qo que soufron volé soufri. 
D'aquesto ouro, lou mounde espero : 
Leissas-me veni sus la térro, 
Moun Paire, leissas-me mouri ! 



l'entre-lueür. 205 

Arrivent puisles jours de grande réjouissance, jours 
de malédiction, qui n'ont point leurs pareils. De César, 
de son fils on célebre la naissance : enfants, hommes, 
jeunes filies, épouses, une foule désordonnée, dans 
Tamphithéátre, á pleines arcades, gravit les enormes 
gradins. 



La ville semble vide. Et tout le peuple guette : la 
béte d'Afrique attend la proie... Entendez-les hurler 
dans leurs cavernes de pierre ! La faim les torture, 
quel aiguillon! On les lache... La bataille, cependant 
que baille César, echarpe Tesclave et le lion. 



Nous sommes accablés de maux, nous sommes chargés 
de chaínes : pour guérir tout cela que peux-tu, enfan- 
telet? Et pourtant, si tu étais Dieu, cela te serait si 
facile!... Fais voir si tu Tes ou non! — Aussitót 
la Vierge Marie prend le Messie dans la créche : les 
esclaves tombent á genoux. 



— C'estmoi, pauvres esclaves,qui suis votre Sauveur. 
"Vos maux, je les savais; quand ils vous ont frappés, je 
voy ais tout de lá-haut, et je dis á monPére: — Ce 
qu'ils soufi'rent, je le veux soufirir. A cette heure, le 
monde attend; lai§sez-moi descendre sur la terre; 
mon Pére, laissez-moi mourir ! 



206 l'entrelüsidó. 

Me vaqui ! Siéu vengu pourta vósti miséri, 
E de vósti dóülour manja lou negre pan, 
Siéu vengu vous signa dóu meme batistéri, 
Dóu batistéri de moun sang ! 
Mai esperas que iéu grandigue, 
Per qu'un jour, orne, iéu patigue, 
Qo que noun pode, encaro enfant. 

Autambén, mourirai au mitán de dous laire; 

Sus la crous dis esclau mourirai clávela ; 

Per maire sus ma crous, vous baiarai ma Maire : 
Saren coume fraire de la ! — 
E lis esclau trefouliguéron, 
E dintre l'estable cridéron : 
-^ Cesar, á tu de tremoula ! 



l'entre-lüeur. 207 

Me voici I Je suis venu porter vos miséres et manger 
le pain noir de vos douleurs ; je suis venu vous signer 
du méme baptéme, du baptéme de mon sang. Mais 
attendez que je grandisse, pour qu'un jour, homme, 
moi je souffre ce que je ne puis, encoré enfant. 



Aussi bien, je mourrai entre deux larrons; sur la 
croix des esclaves, je mourrai cloué. Pour mere, sur 
ma croix, je vous donnerai ma mere : nous serons 
comme fréres de lait I — Et les esclaves tressaillirent, 
et dans l'étable ils criérent: — César, á toi de trembler! 



45 



CANSOUN DE NOgO 



Qu'acó 's béu, que plesi ! 
D'aquéli ñoco 
W i' a pas foco ! 
Qu'acó 's béu, que plesi ! 
En-lio cantón coume eici ! 



«si 
Be 



Per véire tal abounde. 
Per véire tau festin, 
Ah ! faurrié, macastin I 
Paire lou tour dóu mounde ! 



fan, 



CHANSON DE NOCE 



Que c'est beau, quel plaisir ! De telles noces il n*en 
est guére ! Que c'est beau, quel plaisir ! NuUe part on 
ne chante comme ici ! 



Pour voir telle abondance, pour voir tel festín, il 
faudrait, sur ma foi ! faire le tóur du monde ! 



210 



L ENTRELUSIDO. 

Qu'acó *s béu, que plesi ! 
D'aquéli ñoco 
N' i' a pas foco I 
Qu'acó *s béu, que plesi I 
En-lio cantón coume eici ! 



O Prouvénco, ma maire, 
Tant de chato e de flour, 
Tant de joio e d'amour 
Soun que dins toun terraire ! 

Qu'acó 's béu, que plesi ! 
D'aquéli ñoco 
N' i* a pas foco ! 
Qu'acó *s béu, que plesi ! 
En-lio cantón coume eici I 



Lis áutris encountrado 
N'an pas noste souléu, 
Nóste céu blu tant béu, 
Nósti dóuci vesprado. 



Qu'acó *s béu, que plesi I 
D'aquéli ñoco 
N* i* a pas foco ! 
Qu'acó 's béu, que plesi 1 
En-lio cantón coume eici I 



l'entre-lueur. 21 1 

Que c'est beau, quel plaisir 1 De telles noces il n'en 
est guére ! Que c'est beau, quel plaisir I Nulle part on 
ne chante comme ici I 



O Provence, ma mere, tant de jeunes filies et de 
fleurs, tant de joie et d'amour, ne se trouvent que sur 
ton sol ! 



Que c'est beau, quel plaisir ! De telles noces il n'en 
est guére I Que c'est beau^ quel plaisir ! Nulle part on 
ne chante comme ici I 



Les autres contrées n'ont pas notre soleil, notre ciel 
bleu si beau, nos douces véprées. 



Que c'est beau, quel plaisir ! De telles noces il n'en 
est guére ! Que c'est beau, quel plaisir I Nulle part ón 
ne chante comme ici ! 



212 l'entrelusido. 

N*án pas nósti niue claro, 
Nóstís estello d'or ; 
N'an pas noste bon car 
E nosto bello caro. 



Qu'acó 's béu, que plesi ! 
D'aquéli noQO 
N* i' a pas fo^o ! 
Qu'acó 's béu, que plesi ! 
En-lio cantón coume eici ! 

Per preñe la cigalo, 
N'an pas noste bon vin ; 
N'an pas lou jougne prim 
De nósti prouvencalo. 

Qu'acó 's béu, que plesi I 
D'aquéli ñoco 
N' i' a pas foco ! 
Qu'acó 's béu, que plesi í 
En-lio cantón coume eici I 

Aqui, i' a pas de diré 
Noun ! Li chato, en-lio mai, 
N'an aquéu galant biai, 
N'an aquéli bon rire I 



l'entre-lueur. 213 

N*ont pas nos nuits claires, nos étoiles d'or, n'ont 
pas notre bon coeuretnotre belle mine. 



Que c'est beau, quel plaisir ! De telles noces il n*en 
est guére ! Que c'est beau, quel plaisir ? NuUe part on 
ne chante comme ici I 



Pour attraper la cigale *, ils n'ont pas notre bon-vin; 
ils n*ont pas la taille fine de nos provéngales. 



Que c'est beau, quel plaisir ! De telles noces il n'en 
est guére ! Que c'est beau_, quel plaisir ! NuUe part on 
ne chante comme ici ! 



Lá_, il n'y a pas á diré non : les jeunes filies, nuUe autre 
part, n'ont cette aimable allure, n'ont le rire si franc. 



* Attraper la cigale, Preñe la cigalo, signifie en Provence, 
s'enivrer, parce que dans Tivresse on chante. 



214 Ii'entrelüsido. 

Qu'acó 's béu, que plesi ! 
D'aquéli ñoco 
N' i' a pas foco ! 
Qu'acó 's béu_, que plesi ! 
En-lio cantón coume eici ! 



Soun pas tant trefoulido 
Eme sis amoúrous ; 
Noun an poutoun tant dous 
E bouco tant poulido ! 



Qu'acó 's béu, que plesi ! 
D'aquéli ñoco 
N' i* a pas foco I 
Qu'acó *s béu, que plesi ! 
En-lio cantón coume eici ! 



As agu bono idéio, 
Estéve, moun ami. 
De veni querré eici 
Ta novio e ti dragéio. 



Qu'acó *s béu, que plesi ! 
D'aquéli no30 
N' i* a pas fogo ! 
Qu'acó *s béu, que plesi ! 
En-lio cantón coume eici ! 



l'entre-lueür. 215 

Que c'est beau, quel plaisir I De telles noces il n'en 
est guére ! Que c'est beau_, quel plaisir I NuUe part on 
ne chante comme ici ! 



EUes ne sont pas si folátres avec leurs amoureux ; 
elles n'ont pas baisers si doux ni bouche si jolie I 



Que c'est beau, quel plaisir I De telles noces il n'en 
est guére ! Que c'est beau_, quel plaisir ! Nulle part on 
ne chante comme ici ! 



Tu as eu bonne idee, Étienne, mon ami, de venir 
chercher ici ta mariée et tes dragées. 



Que c'est beau, quel plaisir ! De telles noces il n'en 
est guére ! Que c'est beau, quel plaisir 1 Nulle part on 
ne chante comme ici ! 



216 l'entrelüsido. 

Vés ! coume éi génto e bono I 
Quétis iue dous ie fai ! 
Sies urouso, parai ? 
D'aquéu que Diéu te dono. 



Qu'acó *s béu, que plesi I 
D'aquéli no^o 
N' i' a pas fo§o ! 
Qu'acó 's béu, que plesi ! 
En-lio cantón coume eici ! 



Levo toun gant de sedo, 
E fai-me béure un cop, 
Novio I emplisse li got, 
Que lou canta m'assedo ! 



Qu'acó *s béu, que plesi ! 
D'aquéli noQO 
W V a pas foQO 1 
Qu'acó 's béu, que plesi ! 
En-lio cantón coume eici I 



Aquéu que dirié sebo, 
Davans aquéu vin pur, 
Meritarié, segur. 
De béure d'aigo trebo I — 



l'entre-lüeur. 217 

Voyez : qu'elle est bonne et gentille 1 Quels doux 
yeux elle lui fait I Tu es heureuse, n'est-ce pas ? de 
celui que Dieu te donne. 



Que c'est beau^ quel plaisir ! De telles noces il n'en ' 
est guére ! Que c'est beau, quel plaisir ! Nulle part on 
ne chante comme ici ! 



Ote ton gant de soie, et fais-moi boire un coup I 
Mariée, emplis les verres, car le chanter m'altére ! 



Que c'est beau_, quel plaisir ! De telles noces il n'en 
est guére ! Que c'est beau, quel plaisir ! Nulle part on 
ne chante comme ici ! 



Celui qui dirait gráce, devant ce vin pur, mériterait, 
certes ! de boire de Teau trouble ! 



218 í.'entrelusido. 

Qu*acó 's béu, que plesi ! 
D'aquéli ñoco 
N' i' a pas foco 1 
Qu'acó 's béu, que plesi ! 
En-lio cantón coume eici ! 



A Tamour ! á la joio ! 
Anen, á la santa 
Dóu nouvéu marida. 
De sa galanto novio ! 



Qu'acó 's béú, que plesi ! 
D'aquéli ñoco 
N' i' a pas foco ! 
Qu'acó 's béu, que plesi ! 
En-lio cantón coume eici ! 



Poulit coume soun paire_, 
Qu'un pichot innoucént 
Vengue leu, tout risént, 
Teta sa génto maire I 



Qu'acó 's béu, que plesi I 
D'aquéli ñoco 
N' i' a pas foco ! 
Qu'acó 's béu, que plesi 1 
En-lio cantón coume eici ! 



L*ENTRE-LÜEUR. 219 

Que c*est beau, quel plaisir ! De telles noces il n'en 
est guére I Que c'est beau, quel plaisir I NuÜe part on 
ne chante comme ici 1 



ATamour! álajoiel allons, á la áanté du nouveau 
marié, de sa fiancée charmante I 



Que c'est beau, quel plaisir I De telles noces il n'en 
est guére 1 Que c*est beau, quel plaisir I NuUe part on 
ne chante comme ici I 



Joli comme son pére, qu'un petit innocent vienne 
bientót, plein de sourires, teter sa gracieuse mere ! 



Que c*est beau, quel plaisir ! De telles noces il n'en 
est guére I Que c'est beau, quel plaisir I NuUe part on 
ne chante comme ici I 



220 l'entrelusido. 

Aro éi juste de béure 
Per nautre !... Longo-mai 
Siguen urous e gai, 
Siguen countént de viéure ! 

Qu'acó *s béu, que plesi ! 
D'aquéli nogo 
N' i' a pas foco ! 
Qu'acó 's béu, que plesi ! 
En-lio cantón coume eici ! 

La joio reviscoulo : 
Arrapa per la man, 
Sauten fin-qu'á deman, 
Dansen la farandoulo ! 

Qu'acó *s béu, que plesi, 
D'aquéli ñoco 
N' i' a pas foco ! 
Qu.'ac6 's béu, que plesi, 
En-lio cantón coume eici ! 



l'entre-lueur. 221 

Ores, il convient de boire pour nous ! . . . Longtemps 
encoré, soyons heureux et gais, soyons contents de 
vivre ! 



Que c'est beau, quel plaisir I De telles noces il n'en 
est guére I Que c'est beau, quel plaisir ! NuUe part on 
ne chante comme ici f 



La joie ra-vive : attrapés par la main, jusqu'á demain 
sautons, dansons la farandole I 



Que c'est beau, quel plaisir ! De telles noces il n'en 
est guére I Que c'est beau, quel plaisir ! NuUe part on 
ne chante comme ici ! 



A MADAMISELLO C... L... 



EN lE MANDANT UNO ESTATÜETO DE LA VIERGE 



Vaqui la Vierge de la baumo, 

La Vierge dóu jardín qu'embaumo ; 
Eme si bras dubert, eme soun béu front clin, 

Soun long manten nousa sus Tanco ; 

Ve-l'aqui *mé sa raubo blanco ! 

Lou fres bouscage aro ie manco, 
E per te plaire, o chato, elo vén d'eilalin. 



A MADEMOISELLE C... L... 



EN LÜI ENVOYANT UNE STATUETTE DE LA VIERGE 



Voilá la Vierge de la grotte, la Vierge du jardín 
odorant; avec ses bras ouverts, avec son beau front 
incliné, son long mantean noué sur la hanche ; la voilá 
avec sa blanche robe! Le frais bocage lui manque 
maintenant, et pour te plaire^, ó jeune filie, elle vient 
de bien loin. 



46 



224 l'entrelüsido. 

Eilalin, encó de moun fraire, 
Vous, sias la reino dóu terraire, 

Vierge ! Aves un palai3 de roco, píen d'oumbrun ; 
Aves la pas de la campagno, 
Eme lis aubre per coumpagno ; 
Aves la visto di mountagno, 

Si dentiho de néu, pourpalo au calabrun. 

Li proumiéri flamo de Taubo, 
Au matin^ dauron vosto raubo ; 

Lou grand souléu levant vous vestís de trelus ; 
Chascun vous fai sa benvengudo : 
Lou parpaioun blanc vous saludo, 
E tóutí li roso esmóugudo 

Escampon soun eigagno á vóstí béu péd ñus. 

La térro eme lou céu fan fésto; 

Lis aucéu alongon la testo 
Foro di nis bressaire ounte couvon sis ióu : 

Tout vous benesis, o Mario I 

Murmur d'auro, vounvoun d'abiho.. . 

La font claro per vous babiho ; 
Per vous, entrefouli, cantón li roussignóu. 

Vaqui la Vierge de la baumo. 
La Vierge dóu jardin qu'embaumo ; 

Eme si bras dubert, eme soun béu front clin, 
Soun long manten nousa sus Tanco ; 
Ve-l'aqui 'me sa raubo blanco I 
Lou fres bouscage aro ie manco, 

Mai per te plaire, o chato, elo vén d'eilalin. 



i/entre-lueür:. 225 

Bien loin, chez mon frére, vous étes, vous, la reine 
du pays^ Vierge ! Vous avez un palais de roches plein 
d'ombre; vous avez la paix des champs et les arbres 
pour compagnie > vous avez la vue des montagnes, 
leurs dentelures de neige^ empourprées au crépuscule. 



Les premieres flammes de Taurore^, au matin, dorent 
votre robe; le grand soleil levant vous revét de splen- 
deurs ; chacun vous fait sa bienvenue : vous étes saluée 
par le papillon blanc, et toutes les roses émues épan- 
chent leur rosee a vos beaux pieds ñus. 



Le ciel est en féte avec la terre ; les oiseaux allongent 
la tete hors des nids berceursoüilscouvent leurs oeufs: 
tout vous bénit, ó Marie ! murmure de vent, bourdon- 
nement d'abeilles. . . La claire fontaine babille pour vous; 
pour vous, tout frémissants, chantent les rossignols. 



Voilá la Vierge de la grotte, la Vierge du jardin 
odorant ; avec ses bras ouverts, avec son beau front 
incliné, son long mantean noué sur la hanche ; la voilá 
avec sa blanche robe ! Le frais bocage lui manque 
maintenant, et pour te plaire, ó jeune filie, elle vient 
de bien loin. 



226 . l'entrelüsido. 

La vilo, ounte Tome varaio 
Coume un trevan que vous esfraio, 

Santo Vierge^ aro douric sara voste sejour ! 
La vilo, ourité coume en su^ári 
L'ome es presounié dins si bárri, 
Ounte li chivan e li cárri 

Escrachon co que passo e tronon niuech-e-jour. 

Dins sa chambreto de chatouno 
Anas-vous-en, douco patrouno ! 

Aqui_, tempesto d'ome, e crid, e brut que fan, 
Tout s'abauco: es uno calanco. 
E, se la luno, entre li branco, 
Venié beisa vósti man blanco, 

Maire, aurés li poutoun de,sa bouco d'enfant. 

Per vous viha, bén mai fldélo 
Que li luseto e lis estello 

Qu'entre-luson dins Terbo e lou céu vaste e ciar, 
Aurés uno lampo que briho, 
Tóuti li niue ; aurés, Mario, 
Tout soun amour de jouino flho, 

Tout soun gáubi gentiéu per pimpa voste autar. 

Di floureto li mai requisto, 
Joio á róudour, joio á la visto, 

Elo courounara voste image de gip, 

O Reino ! E coume la tourtouro 
Que se desgounflo, e canto, e plouro. 
Vendrá passa de*béllis ouro 

A prega davans vous, e peréu a legi. 



l'entre-lueur. 227 

La ville oü Thomme erre comme un fantóme qui 
effraie^ Sainte Vierge, á présent sera done votre séjour! 
la ville oü, comme en un suaire Thomme est prisonnier 
dans ses murailles, oü les chevaux et les cliars écrasent 
ce qui passe et tonnent jour et nuit. 



Dans sa chambrette de jeune filie, allez-vous-en, 
douce patronne; la, tempéte d'hommes, et cris, et 
bruits qu'ils font, tout s'apaise : c'est un abri. Et, si la 
lune, entre les brancbes, venait, autrefois, baiser vos 
blanches mains, vous aurez, ó mere, les baisers de sa 
bouche d'enfant. 



Pour vous veiller, bien plus fidéles que les lucióles 
et les étoiles qui scintillent dans Therbe et dans le 
firmament clair et vaste, vous aurez une lampe qui 
brille, toutes les nuits ; vous aurez, Marie, tout son 
amour de jeune filie, toute sa gentillesse á parer votre 
autel. 



Des fleurs les plus rares, joie de Todorat, joie de la 
vue, elle fera des couronnes a votre image de gypse, ó 
Reine ! Et pareille á la colombe qui s'épanche et pleure 
et chante, elle viendra passer de belles heures á prier 
et a lire devant vous. 



228 l'entrelusido. 

Es ramigueto di Felibre, ■ 
E saup de cor tóuti si libre. 

Queto amo douco e téndro, e que fin esperit ! 
La jouveineto éi segnouresso 
De béuta coume de jouinesso ; 
Béuta souvént es amaresso... 

O Mario, engardas la jouvo de soufri ! 

Es innoucénto, e douco, e bello, 
E noun se créi de si dentello ; 

Dounas-ie lou bonur, d'abord qu'a la béuta ! 
Pas dóu cor e joio de Tamo, 
Dounas-ie tout, o Nosto-Damo ! 
E, pecaire ! se jamai amo, 

Dounas á si pantai pleno felecita 1 

Vaqui la Vierge de la baumo, 

La Vierge dóu jardin qu'embaumo. 
Eme si bras dubert, eme soun béu front clin, 

Soun long mantéu nousa sus Tanco ; 

Ve-Faqui 'mé sa raubo blanco ! 

Lou fres bouscage aro ie manco, 
E per te plaire, o chato, elo vén d'eilalin. 



l'entre-lueür. 229 

Elle est Tamie des poetes provencaux, et sait par 
coeur tous leurs livres. Quelle ame douce et tendré^ et 
quel esprit fin ! La jouvencelle est souveraine de beauté 
comme de jeunesse: beauté souvent est amertume... O 
Marie, gardez la jeune filie de souffrir ! 



Elle est douce, belle, innocente et point orgueilleuse 
de ses dentelles ; donnez-lui le bonheur, puisqu'elle a 
la beauté ! Joie de Táme et paix du coeur, donnez-lui 
tout, ó Notre-Dame! et si jamáis, helas! elle aime, 
donnez a ses revés pleine felicité ! 



Voilá la Vierge de la grotte, la Vierge du jardin 
odorant; avec ses bras ouverts, avec son beau front 
incliné, son long mantean noué sur la hanche ; la voilá 
avec sa blanche robe ! Le frais bocage lui manque 
maintenant, et pour te plaire, ó jeune filie, elle vient 
de bien loin. 



III 



LOU LIBRE DE LA MORT 



LE UVRE DE LA MORT 



PER TOUSSANT 



AU FELIBRE J.-B. GAUT 



Tout se passis^ tout gingoulo ; 

La piboulo 
Jito sa fueio au mistrau ; 
Plegó coume uno amarino, 

E cracino 
Au rounfla dóu vént-terrau. 



A LA TOUSSAINT 



AU POETE J.-B. GAUT 



Tout se flétrit, tout* se lamente ; le peuplier jette ses 
feuilles au mistral ; il plie comme un osier, et craque 
au grondement du vent de terre. 



236 LOÜ LIBRE DE LA MORT. 

Au champ i'a plus ges d'espigo ; 

Li fournigo 
Sorton plus foro si trau ; 
Alongó plus si baneto, 

Lamourgueto : 
S'estrémo dins soun oustau. 



Sus réuse ges de cigalo ; 

La fre jalo 
Si mirau e sa cansoun ; 
L'enfant de la granjo plouro : 

Ges d'amouro, 
Ges de nis dins li bouissoun. 



Mai un vóu de couquihado 

Esfraiado 
Mounto e piéuto dins li niéu; 
Li chin japón : de tout caire, 

Li cassaire 
Tirón de cop de fusiéu. 

Dins lou rountau qu'esvalisson, 

Restountisson 
Li destrau di bouscatié ; 
L'auro boufo la fumado. 

La flamado 
Di fournéu dóu carbounié. 



LE LIVRE DE LA MORT. 237 

Plus d'épis dans les champs ; les fourmis ne sortent 
plus de leurs trous ; plus n'allonge ses petites cornes, 
l'escargot : il s'enferme en sa maison. 



Sur Tyeuse, pas de cigale : le froid géle ses miroirs * 
et sa chanson , Tenfant de la ferme pleure : plus de 
mures , dans les buissons plus de nids. 



Mais un vol de cochevís efirayés monte et piaule 
dans les núes ; les chiens aboient : de tous cótés, les 
chasseurs tirent des coups de fusil. 



Dans le tertre qu'ils démolissent^ retentit la cognée 
des bücherons ; la bise souffle la fumée et la flamme des 
fourneaux du charbonnier. 



* Enproven^al on appelle Mirau^ miroirs, deux petites membranes 
luisantes et sonores que les cigales ont sous Tabdomen, et qui, par 
leur frottement, produisent le bruit connu sous le nom de chant. 



238 LOÜ LIBRE DE LA MORT. 

Noun s'esmarro á la pasturo. 
Sus Tauturo, 

Lou troupéu dins lis ermas ; 

Lou pastre embarro si fedo 
Dins li cledo ; 

Tanco la porto dóu jas. 



Lis orne au cagnard fustejon 

E flasquejon; 
A la calo d'un paié, 
r a 'n béu roudelet de fiho 

Que babiho 
E treno de rést d'aiet. 



Darríé li bos sénso oumbrage, 

Séns ramage, 
S'es escoundu lou souléu ; 
Dins li vigno rapugado 

E poudado, 
Li femó fan de gavéu. 



Li paure acampon de busco 

E la rusco 
Dis aubre, per soun fougau ; 
Van rouda per li vilage, 

Li.meinage, 
Las, espeiandra, descau. 



LE LIVRE DE LA MORT. 239 

Plus ne s'égare, en allant paitre^ sur la hauteur, le 
troupeau dans les laudes ; le berger enferme ses brebis 
dans les claies ; il accote la porte du bercail. 



Les hommes, a Tabri, charpentent, et vident les 
flacons ; devant une meule de paille, est un beau cercle 
de filies qui babillent et tressent des guirlandes d'aulx. 



Derriére les bois sans ombre et sans ramage, sest 
caché le soleil ; dans les vignes grapillées et taillées^ 
les femmes lient le sarment á faisceaux. 



Les pauvres amassent des büchettes et Técorce des 
arbres pour leur foyer ; ils vont róder par les villages^ 
les métairies, las, en haillons, pieds ñus. 



47 



240 LOU LIBRE DE LA MORT. 

A la chatouno ourfanello, 

Meigrinello, 
Baias quaucarén : a fam ! 
Dedins sa man palinouso, 

E crentouso, 
Laissas toumba 'n tros de pan. 

Fases part de la fournado 
Courchounado 

A la véuso qu'es en plour : 

Elo jamai fai farino. 
La mesquino I 

N'a jamai de cuechoau four. 

Lou téms éi negre á la baisso... 

Quento raisso ! 
Trono, plóu, lou Rose créi : 
La Mort camino, es en aio : 

De sa daio 
Segó li jouine e li viéi. 



LE LIVRE DE LA MORT. 241 

A la fiUette orpheline, maigrelette, donnez quelque 
chose : elle a faim 1 Dans sa main palie et honteuse, 
laissez choir un morceau de pain. 



De la fournée aux blonds quignons faites part á la 
veuve qui pleure ; elle ne moud jamáis farine, la mal- 
he ureuse ! jamáis elle n'a du pain á cuire au four. 



Le temps est noir, vers le sud... Quelle averse ! II 
tonne, il pleut, le Rhóne croit : la Mort marche, elle 
s'empresse; de sa faux elle fauche les jeunes et les vieux. 



LA FAM 



A MADAMO NOÜRBERT BONAFOUS 



La maire li couché, mai li páuris enfant 
Virouion dins la brésso, e rouvihon de fam. 






— Quouro manjan, ma maire, quouro ? 
Qu'aqueste cop fugue de-bon ! 

— Vous tourne á diré qu'éi pas Touro ; 
Anen, fases encaro un som ! 



ceh: 
fas 



LA FAIM 



A MADAME NORBERT BONAFOüS 



La mere les coucha, mais les pauvres enfants se 
retournent dans la berce^ et se plaignent de la faim. 



— Quand mangeons-nous, ma mere, quand? Que 
cette fois-ci soit la vraie 1 — Je vous redis que ce n'est 
pas rheure ; allons, faites encoré un somme I 



244 LOÜ LIBRE DE LA MORT. 

Toujour vosto bouco éi duberto, 
Toujour, de fam/ toujour badas! 
Plegas-vous dins vosto cuberto, 
E teisas-vous ! De-que cridas ? 

Fau toujour de pan 1 La becado, 
Lou bon Diéu la mando is aucéu, 
E sémpre, o ma pauro nisado, 
Sies a Tespéro dóu mousséu ! 

De pan, n' i' a plus dins la paniero ; 
De-matin, Tavés acaba. 
Janet, mounto sus la cadiero : 
Regardo, se me creses pa I 

Ta rén... té! Digo-l'á ti fraire : 
Me creson pas, te creiran, tu ! 
N es ana querré, voste paire, 
E voste paire rintro plu ! — 

— Quant éi d'ouro? — Nóu ouro e miejo. 

— Éi bén tardié, mounte es ana ? 

— Sabes co qu'a di : — Li man viejo, 
Pichot, volé pas m'entourna ! 



— La fre, la fam nous agouloupo ; 
La chambro éi negro... vendrá leu? 
Passa-téms, trempaves la soupo, 
O maire, au tremount dóu souléu ! 



LE LIVRE DE LA MORT. 245 

Toujours votre bouche est ouverte ; toujours^ de faim, 
toujours vous béez ! Pliez-vous dans votre couverture, 
et taisez-vous ! Pourquoi crier ainsi ? 



II faut toujours du pain! La becquée, aux oiseaux le 
bon Dieu Tenvoie^ et toujours, ó ma pauvre nichée, tu 
es á Tattente du morceau. 



Du pain^ il n'y en a plus dans la buche ; ce matin, 
vous Tavez achevé. Jeannet, monte sur la chaise : re- 
garde, si tu ne m'en crois pas ! 



II n'y a plus rien... tiens! Dis-le á tes fréres : ils ne 
veulent pas me croire^ ils te croiront^ toi I II est alié 
en chercher votre pére^ et votre pére ne rentre plus ! — 



— Quelle heure est-ce? — Neuf heures et demie. — 
II est bien tardif ! oü est-il alié ? — Vous savez ce qu'il 
a dit : — Les mains vides, petits, je ne veux pas m'en 
revenir I 

— Le froid, la faim nous enveloppe, la chambre est 
noire... viendra-t-il bientót?... Autrefois, tu trempais 
la soupe, ó mere, au coucher du soleil I 



246 LOTJ LIBRE DE LA MORT. 

Quouro manjan, ma mairé, quóuro? 
Qu'aqueste cop fugue de-bon I 

— Páuri pichot, n'es panca Touro ; 
Teisas-vous, e fases un som ! 

— Quouro manjan^ o maire, quouro?..^ 



Lis enfant soun coucha, mai podón pas dourmi 
La som, quand aves fam, es marrido a veni ! 



t 



LE LIVRE DE LA MORT. 247 

Quand mangeons-nous, ma mere, quand ? Que cette 
fois-ci soit la vraie 1 — Pauvres petits, ce n'est pas 
rheure encoré; taisez-vous, et faites un somme I 



Quand mangeons-nous, ó mere, quand ?. . . 



Les enfants sont conches, mais il ne peuvent pas 
dormir : le sommeil, aux aíFamés, est bien dur a venir ! 



LOU LUME 



A LÜDOVI LEGRÉ 



Dedins la chambre un lume viho ; 

An barra coume s'éro niue ; 
Tout á Tentour dóu brés s'asséto la famiho. 

Dirías encaro que soumihp, 
L'enfant, mai es la mort que i' a plega lis iue. 



LA LAMPE 



A LUDOVIC LEGRE 



Dans la chambre une lampe veille ; on a clos comme 
s'il était nuit , tout autour du berceau s'assied la famille. 
Vous diriez qu'il sommeille encoré, Tenfant, mais c'est 
la mort qui lui a fermé les yeux. 



250 LOÜ LIBRE DE LA MORT. 

En un caire la maire es muto. 
Si vesin volon ie parla ; 
le farié tant de bén de se 'n pau desgounfla I 
E la pauro toujour rebuto 
Li gént que volon l'assoula. 

E d'enterin, enrengueirado, 

Li clerjoun e lou capelan, 
Séns muta, vers Toustau venien ; e, sus si piado, 

S'acampavo uno moulounado 
De femó, de chatouno e de pichots enfant- 

Vaqui la maire que s'aubouro ; 
Lis enténd camina : — Bon Diéu ! 
Me lou vénon cerca, mai Tauran pas, moun fiéu ! — 
E vaqúi que crido e que plouro : 
— Paure pichot ! pauro de iéu I — 

Centro la maire mita-morto, 

Alor tóuti se soun sarra. 
Per i' escoundre lou brés, per i' escoundre la porto... 

Mai arribo un orne qu'emporto 
Lou paure pichounet, tout muda, dins si bra. 

E pamens, dedins la carriero, 
Lou capelan e li clerjoun 
S'entournayon plan-plan, quand la maire, d'un bound, 
Se jito dessus la bressiero 
Que sa parentello i' escound. 



XE LIVRE DE LA MORT, 251 

En un coin, la mere est muette. Ses voisins veulent 
lui parler ; il lui ferait tant de bien de s'épancher un 
peu ! Et la pauvre toujours repousse ceux qui veulent 
la consoler. 



Et cependant en longues rangées^ les petits clercs et 
le prétre, silencieux, vers la maison venaient ; et^ sur 
leurs pas, s'amassait une multitude de femmes, de 
jeunes filies et de petits enfants. 



Voilá la mere qui se dresse ; elle entend marcher : — 
Bon Dieu ! ils viennent me le prendre, mais ils ne 
Tauront pas, mon fils ! — Et la voilá qui crie et qui 
pleure : — Pauvre petit ! malheur á moi ! — 



Contre la mere morte a moitié, tous aussitót se sont 
serrés, pour lui cacher le berceau, pour lui cacher la 
porte..... Mais arrive un homme qui emportele pauvre 
petit enfant, tout emmaillotté, dans ses bras. 



Et pourtant, dans la rué, le prétre et les enfants 
de choeur retournaient lentement, quand la mere, d'un 
bond, se jette sur la berce que lui cache sa párente. 



252 LOÜ LIBRE DE LA MORT. 

— Ah I crese que n'en vendraí folo... 

Es flni I Me Tan empourta I 
E me resto plus rén, plus rén que sa bressolo ; 

Ah I touto ma car n'en tremolo : 
Pauro maire I plus ges d'enfant per me teta 1 

Miqueloun ! moun drole, moun drole ! .. . 
Moun paure pichot innoucént. 
Que Tai tant tintourla, qu'avén tant jouga 'nsén !... 
De si pichóti man, iéu volé 
Que me graflgne enea lou sen ! 

Ave trima tant de niuechado 

A lou viha tout malautoun. 
Per lou véire mouri dedins uno passado, 

Mouri dedins mis embrassado, 
Per lou véire mouri, bon Diéu, sus mi geinoun I 

Se sabias co qu'es uno maire I 
Oh I de tant de plague i' a res 1 
Iéu que Tai escapa, moun enfant, tant de fes ! 
Iéu que Tai abari, pecaire, 
Enjusquo dins si quinge mes ! 

Santo Vierge, ai fa de nouveno 
Qu sáup quant ? N'ai rén espargna : 

Per éu moun la, per éu tout lou sang de mi veno... 
E me lou raubes ?. . . Vau la peno, 

Vau la pene, grand Diéu, de me lagué baia ! 



LE LIVRE DE LA MORT. 253 

— Ahije crois que j 'en deviendrai folie... C'est fini ! 
lis me Tont emporté I Et plus rien ne me reste, plus 
rien que son berceau; ah I toute ma chair en frissonne: 
pauvre mere, plus d'enfant pour me teter ! 



Miqueloun ! mon fils, mon fils ! . . . Mon pauvre petit 
innocent, que j'ai tant dorloté, avec qui nous avons tant 
joué ensemblel... De ses petites mains, je veux, moi, 
qu'il m'égratigne encoré le sein ! 



S'étre harassée tant de nuits á le veiller tout malade, 
pour le voir mourir en un instant, mourir dans mes 
embrassements, pour le voir mourir, bon Dieu, sur mes 
genoux 1 



Si vous saviez ce que c'est qu'une mere ! Oh I de tant 
á plaindre, il n'est personne ! Moi qui Tai sauvé, mon 
enfant, tant de fois ! Moi qui Tai elevé, pauvret, jusque 
dans ses quinze mois ! 



Sainte Vierge, j'ai fait des neuvaines, qui sait 
combien ? Je n'ai rien épargné : pour lui mon lait, pour 

lui tput le sangde mes veines Et tu me le ravis?... 

Yaut-il la peine, vaut-il la peine, grand Dieu, de me 
l'avoir donné I 



254 LOU LIBRE DE LA MORT. 

E li vesin s'arregardavon. 
La maire jitavo qu'un crid : 
— Moun drole éi mort, e iéu tamben yole mouri ! 
Enjusqul viéi, tóuti plouravon, 
O de la véire o de Tausi. 

Pamens, eica, sus la vesprado, 
Dins Toustau tout s'éro teisa. 

Li femó, d'á cha pau, s'éron desseparado ; 

La chambro, adés, qu'éro barrado. 

La chambro ero duberto e lou lume amoussa. 



J 



LE LIVRE DE LA MORT. 355 

Et les voisins se regardaient. La mere ne jetait qu'un 
cri : Mon flls est mort, et moi aussi je veux mourir ! 
— Jusqu'aux vieillards, tous pleuraient, ou de la voir 
ou de Tentendre. 



Cependant, quand vint le soir, dans la maison tout 
avait fait silence. Les femmes, peu a peu, s'étaient 
séparées; la chambre^ qui tantót était fermée, la 
chambre était ouverte, et la lampe éteinte. 



48 



LOU TREGEN 



Aü FELIBRE LOÜIS ROÜMIEUX 



Leissas, leissas li viéure sus la taulo ; 
Leissas, leissas lou béure dins li got. 
Fugues aqui coume lou cat que miaulo 
Davans la car pendoulado á-n-un ero. 
Bramas de fam, e que tout se refreje, 
Sénso ie mordre e sénso rén tasta ! 
Vous ai coumta, galois ami, sias trege ; 
Galois ami, sias trege bén coumta I 



la 
el 
ie 



LE TREIZAIN 



Aü POETE LOUIS ROUMIEUX 



— Laissez, laissez les mets sur la table ; laissez, 
laissez la boisson dans les verres. Soyez la comme le 
chat qui miaule devant la chair pendue au croe. Criez 
de faim, et que tout se glace, sans mordre et sans 
toucher a rien ! Je vous ai comptés, joyeux amis, vous 
étes treize ; joyeux amis, vous étes treize bien comptés ! 



258 LOÜ LIBRE DE LA MORT. 

— Es proun verai, crido la troupelado, 
Sian trege á taulo, e *in* acó, de-íjue vóu?.. 
Eh! d'autantmai es longo lataulado, 

Dóu mai se ris e se i' apound de fóu ! 

— Eh bén ! li fóu, es iéu que lis eigreje, 
E li plus fiér an póu de me turta. 
Risés, risés, galois ami ! Sias trege ; 
Galois ami, sias trege bén coumta ! 



— Creses bessai estoufa noste rire ? 
Sies, per ma fe, bravamen sournaru ! 
D'ounte acó vén? Iéu párie de lou diré : 
Ah I de- segur, éi que n*as pas begu ! 
Pren aquéu got, tonquen, e que courseje 
Tout lou charpin que vos nous embasta I 

— Iéu, ai pas set ! Galois ami, sias trege ; 
Galois ami, sias trege bén coumta ! 



— Mai, digo-nous quau sies, treboulo-fésto ! 
Quete éi toun noum, e toun obro, queto éi ? 

— Iéu, siéula Mort : arregardas ma testo 1 
Darrié li viéu camine, e res me véi. 

Iéu porte esfrai, iéu fau gau, iéu mestreje, • 
E toujour vene á taulo m'asseta, 
Quand li manjaire a tauleja soun trege ; 
Váutri peréu sias trege bén coumta ! 



LE LIVRE DE LA MORT, 259 

. — Vraiment, s'écrie la bande, nous sommes treize á 
table, et puis, que nóus veut-il?... Eh! plus la table 
est longue, plus on y rít et plus s^ groupent de fous ! 
— Eh bien ! les fous, c'est moi qui les émoustille, et 
les plus fiei's ont peur de me heurter. Riez, riez, joyeux 
amis ! Vous étes treize ; joyeux amis, vous étes treize 
bien comptés ! 



— Tu crois, peut-étre, étouffer notre rire ? Tu es, 
ma foi ! terriblement moróse ! Eh I pourquoí done ? Je 
parie de le diré : ah ! certes, c'est que tu n'as pas bu ! 
Prends ce verre, trinquons, et qu'il mette en fuite 
tout le chagrin dont tu veux nouscharger ! — Je n'ai 
pas soif! Joyeux amis, vous étes treize ; joyeux amis, 
vous étes treize bien comptés ! 



— Mais, dis-nous qui tu es, d trouble-féte ! Quel 
est ton nom, ton oeuvre quelle est-elle ? — Je suis la 
Mortl regardez ma tete ! Derriére les vivantsje 
marche, et nul ne me voit. Moi, je porte effroi, moi je 
fais envié, moi je suis maítresse, etje viens toujours á 
table m'asseoir, quandles mangeurs á banqueter sont 
treize ; or, vous étes treize bien comptés ! 



260 LOU LIBRE DE LA MORT. 

— Es tu, la Mort?... Siéu bén counténtde i'éstre ! 
Crido un jouvént qu'avié lou véire en man. 
Parlón de tu coume d'un escauféstre ? 

Mai ounte soun, o Mort, tis espravant? 
Vengues jamai qu'á Touro que tauleje ; 
léu volé agüé ma sieto á toun consta... 

— Tas-te, jouvént ! Vene eme iéu, fas trege ; 
Fatalamen, fas trege bén coumta ! — 



Coume un rasin debano de la sonco, 
Quand lou coutéu ie tranco lou pecou, U 

Lou got tout ras ie toumbo de la bouco ; y 

Lou béu jouvént tressuso á gros degout. j^ 

— Se venes pas, dis la Mort, te carreje ! — 
E sus soun cóu, de-caire Ta jita : ¡^ 

— Tóuti li cop qu'á taulo sarés trege, 
Dounas-vous siuen, car vendrai vous coumta ! 



CÜ 



LE LIVRE DE LA MORT. 261 

— C'esttoi la Mort?... Je suis trés-content d'assister 
á la scéne! crie un jeune homme qui avait le verre en 
main. On parle de toi comme d'un épouvantail? mais, 
ó Mort, oü sont tes affres? Ne viens jamáis qu'á Theure 
oü je banquette ; je veux avoir mon assiette á ton cote . . . 
— Tais-toi, jeune homme! Avec moi, viens! tu fais 
treize ; fatalement, tu fais treize bien comptés ! 



Comme un raisin tombe du cep, quand le couteau 
tranche le pédoncule, le rouge-bord lui tombe de la 
bouche ; le beau jeune homme sue á grosses gouttes 
froides. — Si tu ne viens pas, dit la Mort, jete charrie! 
— Et sur son cou, en travers, elle Ta jeté : — Toutes 
les fois qu'á table vous serez treize, preñez bien garde, 
car je viendrai vous compter! 



LI BELOIO DE LA MORTO 



Anen, dins lou mirau, novio, miraio-te : 
Arregardo ti bras, e ti man, e ti det ; 
Arregardo toun cóu, toun sen e tis auriho : 
Sies bello ! de pertout Tor e lou diamant briho. 

As pas crento, o jouineto, e lou véuse éi countént!.. 
Vai ! te créigues pas tant, femó, qu'a passa tém, 
Em' aquéli diamant/ em' aquéli dentello, 
Coume tu, mai que tu, la morto fugué bello ! 



LES ATOURS DE LA MORTE 



AUons, dans le miroir/mire-toi, fiancée ! Contemple 
tes bras, et tes mains, et tes doigts ; contemple ton cou, 
ton sein et tes oreilles ; tu es belle ! de partout^ Tor et 
le diamant brillent. 

Tu n'as pas honte, ó j eunette, et le veuf est content 1 . . . 
Va, femme, ne sois pas si flére, car, jadis, avec ees 
dentelles, avec ees diamants, comme toi, plus que toi, 
la morte fut belle ! 



264 LOÜ LIBRE DE LA MORT. 

O, roso ero sa caro e dous soun parauli ; 
O, sa bouco ero fresco e soun rire pouli ; 
Per elo, de Tamour ero alor la primo-aubo ; 
O, roso ero sa caro, e blanco ero sa raubo. 

Tu, mounte éi toun amour? Mounte vas te nega ? 
Agradaves au viéi, te sies facho paga : 
r a pancaro siéis mes que Tautro es en susári, 
O chato ! e, séns respét, i' as cura soun armári ! 

Vai ! dintre toun mirau, novio, miraio-te ! 
Arregardo ti bras, e ti man, e ti det ; 
Arregardo toun cóu, toun sen e tis auriho : 
Sies bello ! de pertout Tor e lou diamant briho. 

Oh I sies bello ! — Pamens, per te metre en camin, 
Laisso veni la niue, que lou chereverin, 
Lou brama dis enfant, aquest véspre, t'espéro... 
Novio I sounjo a la morto, eila, dessouto térro \ 

Camino d'escoundoun, camino sénso brut, 
E se 'n cop tournes, piéi, 'mé lou téms sournaru, 
Vai plan, sus l'escalié, vai plan, davans ta porto, 
O femó, en arribant, de pas trouva la morto ! 



LE LIVRE DE LA MORT. 265 

Oui, son visage était rose et son langage doux ; oui, 
sa bouche était fraíche et son sourire beau ; pour elle, 
de Tamour c'était alors Taube premiére ; oui, rose était 
son visage, et blanche était sa robe. 

Toi, ou est ton amour ? Ou vas-tu done te perdre ? Tu 
plaisais au vieillard, tu fes fait acheter : il n'y a pas 
six mois encoré que Tautre est en suaire, ó jeune filie ! 
et, sans respect, tu as vidé son armoire ! 

Va ! dans ton miroir, mire-toi, fiancée ! Contemple 
tes bras, et tes mains, et tes doigts ; contemple ton 
cou, ton sein et tes oreilles : tu es belle ! de partout, 
Tor et le diamant brillent. 

Oh ! tu es belle ! — Pourtant, laisse venir la nuit, 
pour te mettre en chemin, car le charivari, la huée des 
enfants t'attendent, ce soir... Fiancée! songe á la 
morte, lá-bas, sous terre ! 

Marche en cachette, marche sans bruit ; et quand tu 
reviendras, par le temps sombre, va doucement, sur 
rescalier, va doucement devant ta porte, ó femme, en 
arrivant, de ne pas trouver la morte ! 



LOU 9 TERMIDOR 



AU FELIBRE ROUMANIHO 



Ahi dura térra, perché non t'apristi? 
Dantb. [Infem, c. xxxiii.) 



— Ounte Yas eme toun grand cautéu ? 
— Coupa de testo : siéu bourreu. 

— Mai lou sang a giscla sus ta vésto. 
Sus ti det... bourreu, lavo ti man. 

— E perqué ? Coumence mai deman : 
Resto encaro á sega tant de testo 1 



i 



LE NEUF THERMIDOR 



AU POETE ROUMANILLE 



Ah ! dure terre, pourquoi ne t'ouvris-tu pas? 
Dante. {Enfer, c. xxxiii ) 



— Oü vas-tu avec ton grand couteau?* — Couper des 
tetes : je suis bourreau. 

— Mais le sang a jailli sur ta veste, sur tes doigts. . . 
bourreau, lave tes mains. — Et pourquoi? Demain je 
recommence : il reste encoré áfauchertant de tetes ! 



268 LOU LIBRE DE LA MORT. 

— Ounte vas eme toun grand coutéu ? 

— Coupa de testo : siéu bourréu. 

— Sies bourréu ! lou sabe. Sies-ti paire? 
Un enfant t'a jamai esmóugu. 

Séns ferni, e sénso ave begu, 
Fas mouri lis enfant e li maire ! 

— Ounte vas eme toun grand coutéu ? 

— Coupa de testo : siéu bourréu. 

— De ti mort la plago es caladado 1 
Co qu'éi viéu te prego d'á-geinoun. 
Digo-me se sies orne vo noun... 

— Laisso-me, qu 'acabe ma journado. 

— Ounte vas eme toun grand coutéu ? 

— Coupa de testo : siéu bourréu, 

— Digo-me quete goust a toun béure. 
Dins toun got noun escumo lou sang ? 
Digo-me, se quand trisses toun pan, 
Creses pas de car faire toun viéure ? 

— Ounte vas eme toun grand coutéu ? 

— Coupa de testo : siéu bourréu. 

— La susour, lou lassige t'arrapo... 
Pauso-te ! Toun coutéu embreca, 

O bourréu, pourrié proun nous manca, 
E malur, se la vitimo escapo ! 



LE LIVRE DE LA MORT. 269 

— Oü vas-tu avec toiisgrand couteau? — Couper des 
tetes : je suis bourreau. 

— Tu es bourreau ! Je le sais. Es-tu pére ? Un enfant 
ne t'a jamáis ému. Sans frissonneret sans avoir bu, tu 
fais mourir les enfants av/ec les méres. 



— Ou vas-tu avec ton grand couteau? — Couper des 
tetes : je suis bourreau. 

— La place est pavee de tes morts. Ce qui vit te prie 
á genoux. Dis-moi si tu eshomme ou non?... — Laisse- 
moi, que j'achéve ma journée. 



— Oü vas-tu avec ton grand couteau ? — Couper des 
tetes : je suis bourreau. 

— Dis-moi quel goút aton breuvage. Dans ton gobelet, 
n*écume-t-il pas, le sang ? Dis-moi, si quand tu broies 
ton pain, tu ne crois pas de chair faire ton vivre ? 



— Ou vas-tu avec ton grand couteau ? — Couper des 
tetes : je suis bourreau. 

— La sueur, la lassitude te saisit... repose-toi ! Ton 
couteau ébréché, ó bourreau, pourrait bien nous 
manquer, et malheur, si la victime échappe ! 



270 LOÜ LIBRE DE LA MORT. 

— Ounte vas eme toun grand couteu ? 
— Coupa de testo : siéu bourréu. 

— A 'scapa ! Bouto, á toun tour, ta gauto 
Sus lou pío rouge de sang móusi. 

De toun cóu li tentó van crussi 1 
O bourréu, quouro ta testo sauto 1 

Amoulas de-fres lou grand couteu : 
Tranquen la testo dóu bourréu ! 



j 



LE LIVRE DE LA MORT. 271 

— Oü vas-tu avec ton grand couteau?; — Couper des 
tetes : je suis bourreau. 

— Elle a échappé 1 Mets, á ton tour, ta joue sur le 
billot rouge de sang moisi. De ton cou les tendons vont 
craquer. Quand, ó bourreau, ta tete saute-t-elle ? 



— Aiguisez de frais le grand couteau : tranchons la 
tete du bourreau ! 



49 



LA BLODO NEGRO 



A WILLIAM C. B. WYSE 

PE WATERPORD (iRLANDO) 



Pichot enfant vesti de dóu, 
Rises eme ta blodo negro : 
Sabes pas co qu'éi que t'alegro, 
D'éstre vesti tout flame-nóu ! 

Ta maire, blanco e toujour bello, 
T'an di que dor, e sies countént. 
Ai I paure, esperaras long-tém 
Avans que duerbe li parpello. 



LA BLOUSE NOIRE 



A WILLIAM C B WYSE 



DE WATERFORD (iRLANDE) 



Petit enfant vétu de deuil, tu ris avec ta blouse 
noire ; tu es joyeux d'étre vétu de neuf, tu ne comprends 
pas ce qui cause ta joie ! 



Ta mére^ blanche et toujours belle, on t'a dit qu'elle 
dort, et tu es content. Ah I infortuné, tu attendras 
longtemps avant qu'elle ouvre les paupiéres. 



274 LOÜ LIBRE DE LA MORT. 

Quand, de-véspre, barres lis iue, 
Tu, lou ciar souléu té reviho : 
Per li mort ges de souléu briho, 
Eme la mort éi toujour niue. 

Mai qu'éi la mort? — Acó t'agrado 
D'éstre nóu de la testo i péd ; 
E te creses béu, á respét 
Dóu viésti de ti cambarado. 

An si blodo di jour óubrant ; 
Innoucént, tu, ie fas ligueto. 
Ah ! d'aquelo negro teleto 
Que vas ploura, quand saras grand ! 

Per tu la mort es un mistéri, 
Tout-béu-just sies á toun matin; 
E coume dins un gai jardin, 
Jougariés dins lou cementen. 

Brandaves pas de toun oustau, 
E de tu ta maire ero folo ; 
Te bandiran, aro, á l'escolo, 
Vers quauque magistre brutau. 

Ta maire á prega t'ensignavo, 
A geinoun subre si geinoun ; 
Peréu te fasié 'n gros poutoun, 
Tóuti li cop que te signavo. 



*-íf. 



LE LIVRE DE LA MORT. 275 

Quand, le soir, tu clos les yeux, toi, le clair soleil 
te réveille; pour les morts, point de soleil brille; avec 
la mort, il est toujours nuit. 



Mais, qu'est-ce la mort? — Cela t'agrée d'étre vétu 
de neuf, de la tete aux pieds ; et tu te crois beau, eu 
égard au vétement de tes camarades. 



lis ont leurs blouses des jours ouvriers; innocent, tu 
leur fais envié. Ahí de cette toilette noire que tu vas 
pleurer, quand tu seras grand ! 



Pour toi la mort est un mystére ; tu es á peine au 
matin de ta vie; comme dans un gai jardin, tu jouerais 
dans le cimetiére. 



Tu ne bougeais pas de ton logis, et ta mere était folie 
de toi; on te chassera, maintenant, á Técole, vers 
quelque magister brutal. 



Ta mere á prier t'enseignait, á genoux sur ses ge- 
noux, et te faisait un gros baiser, toutes les fois qu'elle 
te signait. 



276 I,OU I.IBRE DE LA MORT. 

Tu, manjaves dins soun cuié; 
Ta farineto, la boufavo ; 
Piéi, dintre si bras te bressavo 
En cantant, e la som venié. 

Aro, manjaras dins un caire ; 
Jamai plus res te bressara ; 
Plus res jamai te respoundra * 
Se venes á souna ta maire. 

O paure enfant vesti de dóu, 
Rises eme ta blodo negro : 
Sabes pas co qu'éi que t'alegro, 
D'éstre vesti tout flame-nóu ! 



LE LIVRE DE LA MORT. 277 

Toi, tu mangeais dans sa cuiller ; ta bouillie de fleur 
de farine, elle la refr'oidissait de son souffle ; púis dans 
ses bras elle te bercait en chantant, et venait le sommeil. 



Maintenant, tu mangeras dans un coin; nul jamáis 
ne te bercera plus; nul ne te repondrá jamáis, si tu 
viens á appelef ta mere. 



O pauvre enfant vétu de deuil, tu ris avec ta blouse 
noire ; tu es joyeux d'étre vétu de neuf, tu ne comprends 
pas ce qui cause ta joie I 



LA PIÉUCELLO 



Per agüé de ti sóu sabe co que fau faire : 

Ai uno chato, éi jouino, éi gaiardo, a sege an ! 

De mai bravo, n' i* a ges; de tant bello, n' i' a gaire. 

Faurrié veni t'adurre aquelo pauro enfant ; 

La marcandejariés!... Que lou bon Diéu m'escrache. 

Se te vende jamai Tenfant qu'ai fa teta ! 

Fa que tu per faire un tau pache... 
Lou tron de Diéu te cure, o viéi sarro-pata ! 



FUELLA 



Pour avoir de tes sous, je sais ce qu'il faut faire ; j'ai 
une filie, elle est jeune, elle est saine et fraíche, elle a 
seize ans ! De plus sage, il n'en est pas ; d'aussi belle, 
il n*en est guére. II faudrait t'amener cette pauvre 
enfant; tu la marchanderais !... Que le bon Dieu 
m'écrase, si je te vends jamáis Tenfant que j 'ai allaitée ! 
Toi seul pourrais faire un tel pacte... — Que le ton- 
nerre de Dieu te creuse, vieux serre-piastres ! 



280 LOU LIBUE DE LA MORT. 

Courduro, sénso pauso, an ! courduro, mignoto ; 
As rén dourmi : se pos, faras un som deman. 
Toun paire es tant malaut, ti sorre tant pichoto ! 
Nous resto plus que tu per acampa de pan. 
Mouriras, se lou fau, ma chato, dins toun caire ; 
Se lou fau, mouriren tóuti, á toun consta... 
Voulén rén de tu, laid manjaire? 
Lou tron de Diéu te cure, o viéi sarro-pata ! 



LE LIVRE DE LA MORT. 281 

Couds, sans repos^ allons! couds, ma bien aimée; 
tu n'a pas dormí : si tu peux, tu feras demain un 
somme. Ton pére est si malade et tes soeurs si petites, 
qu'il ne nous reste plus que toi pour amasser du pain. 
Tu mourras, s'il le faut, ma filie, dans ton coin ; s'il le 
faut, nous mourrons tous á ton cóté... Nous ne voulons 
rien de toi, hideux mangeur ! — Que le tonnerre de 
Dieu te creuse, vieux serre-piastres ! 



LIS INNOUCÉNT 



OBRO TERNBNCO 



I 



LOU CHIN DE SANT JOUSÉ 



A JULI GIERA 



Lou souléu viro, e foro dis oustau 
Tóuti s'envan cerca 'n pau la fresquiero. 
Quéti bon rire ! arregardas, fan gau, 
Lis enfantoun qu'au miéi de la carriero, 
Danson un brande arrapa per la man. . . 

Un chin, de-longo, eila gingoulo : 
Fai tremoula li maire, aplanto lis enfant, 

Soun crid quéjalo li mesoulo ! 



LES INNOCENTS 



TBILOGIE 



LE CHIEN DE SAINT JOSEPH 



A JÜLES GIERA 



Le soleil tourne, et toutle monde, hors des maisons, 
va chercher un peu de fraicheur. Quels bons rires ! 
Voyez, ils font plaisir les petits enfants qui, au milieu 
de la rué, dansent une ronde en se tenant par la main. 
Un chien, continuellement, hurle, lá-bas, d'un cri 
plaintif . II fait trembler les méres, il arréte les enfants, 
son cri qui géle les moelles ! 



284 LOÜ LIBRE DE LA MORT. 

— Per-de-que, maire, aquéu chin a japa ? 

— N'en sabe rén I Sabe pas que vóu diré. 

— O quet esfrai I — He I vous esfraiés pa ; 
Poudés sauta, mis enfant, poudés rire : 
Dins lou quartié i'a pas ges de malaut. — 

E tourna-mai lou chin gingoulo, 
Tourna-mai restountis coume un tron sénso uiau, 
Soun crid que jalo li mesoulo ! 



— Ta pas de que nous douna tant de póu : 
Es piéi qu'un chin que japo dins Testable ; 
L'an embarra : (pourrié n'en veni fóu !) 
Vaqui perqué fai un sabat dóu diable ! 
Durbés la porto, anas querré la clau, 

E veirés se toujour gingoulo. — 
E ie duerbon... ejito, en sautant dóu lindan, 

Un crid que jalo li mesoulo ! 



— Oi I es Labri, lou chin de Sant Jóusé, 
Qu'un paure pastre adugué di mountagno ; 
Ei bén acó, car a, coume vesé, 
Lou mourre blanc e la testo castagno ; 
La niue passado, en partént, Tan leissa, 

E dóu lángui lou chin gingoulo, 
E creiriéu que quaucun pamens vai trespassa, 

Tant soun crid jalo li mesoulo I 



LE LIVRE DE LA MORT. 285 

Pourquoi, mere, ce chien a-t-il aboyé ? — Je n'en 
sais rien ! Je ne sais pas ce que cela veut diré. — Oh ! 
quel effroi ! — Eh ! ne vous effrayez pas ; vous pouvez 
sauter, mes enfants, vous pouvez rire : dans le quartier, 
il n*y a pas de malades. — Et, de nouveau, le chien 
hurle, plaintif, de nouveau retentit comme un tonnerre 
sans éclair, son cri qui géle les moelles ! 



II n'y a pas de quoi nous donner tant de peur. Ce 
n'est, aprés tout, qu'un chien qui aboie dans Tétable ; 
on Ta enfermé : (il pourrait en devenir fou !) voilá 
pourquoi il fait un sabat d'enfer I Ouvrez la porte, 
allez quérir la clef, et vous verrez sil hurle encoré. 
— Et on lui ouvre... et il jette, en bondissant du seuil, 
un cri qui géle les moelles ! 



— Tiens ! c'est Labri, le chien de Saint Joseph, qu'un 
pauvre pátre amena des montagnes. C'est bien cela, 
car il a, comme vous voyez, le museau blanc et la tete 
chátain. La nuit passée, en partant on Ta laissé, et 
d'ennui le chien hurle et se plaint, et je croirais 
pourtant que quelqu'un va trépasser, tant son cri géle 
les moelles I 



286 LOÜ LIBRE DE LA MORT. 

— Labri ! Labri ! cridavon lis enfant, 
Paguen ensén quáuqui cambareleto... 
Mai t'enchau pas, fougnes ; as beléu fam ? 
Vaqui de pan I — De si bélli maneto 
Lis innoucént léu-léu Tan flateja... 

Oh ! mai lou chin sémpre gingoulo, 
E li regardo, e crido, e noun vóu rén manja, 
E soun crid jalo li mesoulo ! 



— Labri I Labri ! mai nous counéisses plus I 
E chasque enfant, alor, s'escarrabiho, 
E fai de bound per ie sauta dessus. 
Tiro sa co, s'aganto a sis auriho... 
Toujour pamens lou chin crido plus fort ; 

Mai es pas per rén que gingoulo : 
Aquén brama de chin es un brama de mort. 

Brama que jalo lis mesoulo ! 



Eila, que vese?... Es de póusso o de fum. 
Sus lou camin... Es lou vóu d*uno armado, 
Ausés de liuen créisse soun tremoulun, 
Arregardas quant d'espaso tirado ! 
Orne e chivan arribon tout relént, 

E subran lou chin que gingoulo 
Partigué *n gingoulant au founs de Betelén. . . 

Soun crid jalavo li mesoulo ! 



LE LIVRE DE LA MORT. 287 

— Labri ! Labri ! criaient les enfants, faisons 

ensemble quelques cabrioles Mais point ne t'en 

soucies, tu boudes ; peut-étre as-tu faim ? Voilá du pain. 
— De leurs belles menottes, les innocents aussitót 

Tont caressé Oh! mais le chien hurle toujours 

plaintivement, et il les regarde, et il crie, et il ne veut 
rien manger, et son cri géle les moelles ! 



— Labri I Labri I Mais tu ne nous connais plus ! — 
Et chaqué enfant, lors, s'émoustille, et íait des bonds 
pour lui sauter dessus, tire sa queue, se prend á ses 
oreilles... Toujours plus fort cependant crie le chien; 
mais ce n'est pas pour rien qu'il hurle, plaintif : cet 
aboiement de chien est unaboiementdemort, aboiement 
qui géle les moelles ! 



Lá-bas, que vois-je?... Est-ce de la poussiére ou de 
la fumée, sur le chemin?... C'est le tourbillon d'une 
armée. Entendez de loin croitre le tremblement du 
sol. Voyez combien d'épées tirées ! Hommes et chevaux 
arrivent tout en nage. Et soudáin le chien aux 
hurlements plaintifs partit hurlant au fond de 
Bethléem... Son cri gelait les moelles I 



20 



II 



LOU CHAPLE 



A M. MOQUIN-TANDON 



MEMBRE DE l'iSTITUT 



Pestelas, coutas vó$ti porto. 
Car li bóumian que soun per orto. 
Sabes pas, maire, mounte van? 
Escouñdés, levas de davan 
E li bressolo e lis enfant ; 
Empourtas-léi luen d'aquestrode!.. 

Soun li bourréu manda per noste réi Erode ! 

Ni lagremo, ni crid li faran requiela. 
Escoundés lis enfant de la, 
Maire ! li van escoutela ! 



I. 



II 



LE MASSACRE 



A M. MOQUIN-TANDON 

MEMBRE. DE L^mSTITUT 



Fermez á clef, accotez vos portes, car les brigands 
qui courent la campagne, vous ignorez, méres, oü ils 
vont ? Cachez, ótez de devant eux, et les berceaux et 
les enfants, emportez-les loin de ce lieu!... Ce sont 
les bourreaux envoyés par notre roi Hérode 1 Ni larmes, 
ni cris ne les feront reculer. 

Cachez les enfants de lait, méres, ils vont les égorger! 



290 LOÜ LIBRE DE LA MORT. 

O maire I dedins li carriero, 
Per fugi siegues pas tardiero ; 
Encourrés-vous, séns defali. 
Que Betelén vai s'avali ! 
Sus voste cor atremouli 
Sarras voste enfant que soumiho ; 

Estoufas, de la man, si crid, se vous rouviho ! 

Lou grand chaple acoumenco... Entendés pas gula 

— Ounte soun lis enfant de la ? 
Que li voulén escoutela! 

Esclapen li porto barrado ! 
Un pau d'ajudo, cambarado! 
Dins la porto d'aquest oustau 
Jouguen, jouguen de la destrau I 

— Fa pas res ! subre lou lindan 
Digué 'no femó tonto blavo. 

Mai la chourmo deja dins Toustau escalavo : 
— Dins li membre d'en aut aven ausi quila !... 
Lou voulén, toun enfant de la I 
Lou voulén per Tescoutela I — 

Oh ! quénti cop I quento batésto ! 
Soun pas proun fort; la maire éi lésto, 
A pres Tenfant ; mai lou bourréu 
Que ten la maire per li péu. 
Pico Tenfant qu'á soun maméu 
Tiravo encaro uno goulado ! 

Bon Diéu! que soun espaso ero bén amoulado !... 

E Tenfant, en dous tros, barrulo apereila ! 

— Ounte n'i 'a mai d'enfant de la. 
Que lis anen escoutela? — 



LE LIVRE DE LA MORT. 291 

O méres, dans les rúes, pour fuir, ne soyez pas lentes; 
courez, f uyez sans défaillir : Bethléem va s'anéantir ! 
Sur votre coeur tremblant, serrez votre enfant qui 
sommeille ; étoufiez avec la main ses cris, s'il vient á 
geindre! Le grand massacre commence... N'entendez- 
vous pas hurler : 

— Oü sont-ils, les enfantsde lait? Car nous voulpns 
les égorger ! 



Brisons les portes barrees I Un peu d'aide, camarades! 
Dans la porte de cette maison, jouons, jouons de la 
hache! — II n'y a personne! dit> sur le seuil, une 
femme toute bléme. Mais la horde deja montait dans la 
maison: — Dans les chambres d'en haut, nous avons 
ouícrier!... 

Nous le voulons, ton enfant de lait ! nous le voulons 
pour régorger ! — 



Oh ! quels coups ! quel combat ! lis ne sont pas assez 
forts; la mere est preste, elle a pris Tenfant; mais le 
bourreau, qui tient la mere par les cheveux, frappe 
l'enfant, qui á la mamelle tirait encoré une gorgée. 
Bon Dieu! que son épée était bien aiguisée!... Et 
l'enfant roule, en deux troncons, lá-bas ! 

— Oü y en a-t-il encoré des enfants de lait, que nous 
allions les égorger? — 



292 LOU LIBRfi DE LA MORT. 

E, co que semblo pas de créire ! 

Erode, á la niue, vengué véire 

S'avien sagata tout lou vóu. 

Betelén, tout mut, fasié póu ! 

Téms-en-téms, soun péd, per lou sóu, 

S'embrouncavo i cambo d*un drole. 
Erode, en caminant, disié 'nsin : — Qu'acó 's drole. 
De n'enténdre, esto niue, res boufa, res parla ! . . . 

Ounte soun, lis enfant de la? 

Lis an tóutis escoutela ! — 

O Réi I sies méstre en aquesto ouro ! 

Que te fai Betelén que plouro. 

Que te fai d'éstre ensaunousi ? 

Digo á ti bourréu gramaci ! 

Dins toun palais, á toun lesi, 

Vai faire un som dessus Termino. 
Un jour, qu*es pas bén luen, manja per la vermino. 
De toun séti tant aut te veiren davala,.. 

Soun pas tóutis escoutela, 

Erode, lis enfant de la ! 



i 



LE LIVRE DE LA MORT. 293 

Et, chose incroyable I Hérode, á la nuit, vint voir si 
l'on avait égorgé tout ressaim. Bethléem muet faisait 
peur 1 De temps á autre, son pied, par le sol, se heurtait 
aux jambes d'un gars. Hérode, en marchant, disait 
ainsi : — Est-ce dróle de n'entendre, cette nuit, ni 
souffle , ni parole ! . . . 

Oü sont-ils, les enfants de lait? On les a égorgés 
tous ! — 



O Roí ! á cette heure, tu es maítre ! Que t'importe 
Bethléem qui pleure? Que t'importe d'étre couvert de 
sang ? Dis a tes bourreaux : Grand merci ! Dans ton 
palais, á ton loisir, va faire un somme sur Thermine. 
Un jour, qui n*est pas bien loin, mangé par les vers, 
de ton siége si haut nous te verrons descendre... 

lis ne sont pas tous égorgés, Hérode, les enfants 
de lait ! 



III 



LI PLAGNUN 



A VITOÜR DURET 



Sian maire, pourren plus jamai nous assoula : 

An chapla 
Nósti béus enfant de la ! 
Ai! 

— L'enfant qu'amave tant, Tenfant qu'aifa teta, 

Qu'ai muda, 
Dins mi bras Tan sagata ! 
Ai! 



III 



LES LAMENTATIONS 



A VÍCTOR DURET 



Nous sommes méres, nous ne pourrons jamáis nous 
consoler. lis ont massacré nos beaux enfants de lait ! 
— Aie ! 



— L'enfant que j'aimais tant, Venfánt que j 'ai allaité, 
que j*ai emmaillotté, dans mes bras ils Tont égorgé ! 
— Aie ! 



296 LOÜ LIBRE DE LA MORT. 

— Lou miéu, emai tetésse, ero adeja grandet, 

E si det 
S'arrapéron au teté. 
Ail 

* 

D'esfrai Tenfant quilavo, e, d'un cop de couteu, 

Lou bourréu 
Lou derrabé dóu maméu I 
Ai ! 

— Lou miéu avié trauca li dos dént de davan... 

Paure enfant ! 
Siéu cuberto de soun sang ! 
Ai! 

— Ero moun béu proumié. Vouguére proun lucha... 

L'an chaucha, 
Sout li péd Tan escracha ! 
Ail 

— Siéu véuso, e per soulas n'aviéu qu'un dins Toustau, 

Tout malaut : 
r an douna lou cop mourtau ! 
Ai! 

— N'aviéu dous : éron béu, mis enfant, éron blound... 

Ounte soun. 
Mi páuri pichot bessoun ? 
Ail 



LE LIVRE DE LA MORT. 297 

— Lemien, quoique nonsevré, était déjá grand ; ses 
doigts se cramponnérent á mon sein. — Aie I 



L'enfant criait d'eflfroi, et, d'un coup de couteau, le 
bourreau Tarracha de la mamelle ! — Aie I 



— Du mien avaiént percé les deux premieres dents... 
Pauvre enfant ! je suis couverte de son sang ! — Aie ! 



— C'était mon beau . premier-né. Je luttai vaine- 
ment. . . lis Tont foulé, sous leurs pieds ils Tont écrasé ! 

— Aie I 



— Je suis veuve, et, pour consolation, je n'en avais 
qu'un dans la maison, tout malade : ils lui ont donné 
le coup mortel ! — Aie ! 



— J'en avais deux : ils étaient beaux, mes enfants, 
ils étaient blonds... Oü sont-ils, mes pauvres petits 
jumeaux? — Aiel 



298 LOü libre; de la mort. 

— N'en couneissén plus ges, tant lis an trafiga ! 

Fau cerca 
Séns pousqué li destousca. 
Ai! 



E courre de pertout, noun sabe co que fau 

E m' envau 
Espinchant d'amount^ d'avau ! 
Ai! 

— Sénso te véire, enfant, volé pas m'entourna. . . 

Ounte ana ? 
léu pode plus camina I 
Ai! 

E pamens vourriéu bén encaro t'embrassa, 

E bressa 
Ti membrihoun estrassa ! 
Ai! 

— As rén vist mis enfant? — Ai pas mai vist li tiéu 

Que li miéu : 
Li maire n'an plus de fiéu ! 
Ai! 

— Sian maire, e jamai plus nous pourrejí assoula : 

An chapla 
N6sti béus enfant de la 1 
Ai! 



LE LIVRE DE LA MORT. 299 

— Nous^ne les reconnaissons plus, tellement on 
les a transpercés I II faut chercher sans pouvoir les 
découvrir. — Aie ! 



Et je cours de partout, je ne sais plus ce que je fais, 
et je m'en vais, regardant du nord, du midi I — Aie ! 



— Sans te voir, enfant, je ne veux pas m*en 
retourner... Oü aller? Moi, je ne puis plus marcher ! 
— Aie I 



Etpourtantje voudr ais bien encoré t'embrasser, et 
bercer tes petits membres déchirés I — Aie ! 



— As-tu vu mes enfants ! — Je n'ai vu.ni les tiens 
ni les miens : les méres n'ont plus de fils ! — Aie ! 



— Nous sommes méres, et jamáis nous ne pourrons 
nous consoler : ils ont massacré nos beaux enfants de 
lait ! — Aie 1 



AU FELIBRE JAN BRUNET 



Ome, tu qu'as ploura coume plouron li femó. 
Tu, Brunet, coume iéu, d'abord qu'as vist mouri. 
Ahí toco-mela man, mesclen nósti lagremo, 
Mai-que-mai, tóuti dous, poudén nous diré ami. 
Aro que, tóuti dous, aven dessouto térro * 
La car de nosto car, eila, que nous espero. 



AU POETE JEAN BRUNET 



Homme, toi qui as pleuré, comme pleurent les femmes, 
toi, Brunetj comme moi, puisque tu as vu mourir, ah ! 
touche-moi la main, mélons nos larmes. Plus que 
jamáis, tous deux, nous pouvons nous diré amis, 
maintenant que tous deux, avons sous terre la chair 
de notre chair, lá-bas, qui nous attend. 



302 LOÜ UBRE DE lA MORT. 

Aro que, tóuti dous, quand rintran dins Toustau, 
Trouvan quaucun de-manco, e voulén pas ie créire ; 
Cercan de membre en membre, e d'en bas, e d'en aut ; 
Semblo en tóuti li pas, semblo qu'anan li véire ; 
E cercan de pertout sénso li rescountra ; 
E piéi, las de cerca, finissén per ploura. 



Mai, de-bado plourau : mancon á la taulado, 
E quand vén per manja, tóuti n'avén plus fam ; 
De-véspre, aprés soupa, mancon á la vihado ; 
Plus res babiho plus, sian mut en nous caufant. 
Nous anan concha d'ouro, e li niue dourmén gaire : 
Tu veses toun pichot, e iéu vese moun paire. 



Paure enfant ! tout-béu-just sabié diré : — Mama ! 

Quand de soun pichot bres, en risént, s'aubouravo; 

Vers ta femó, Brunet, e que voulié teta ; 

E, per teta 'nca pau, de-fes-que-i'a, plouravo, 

E voulié pas dourmi : l'aviés leu assoula, 

O maire, em' un poutoun, em' un degout de la I 



De sa bouco, au teté, Tenfant se pendoulavo, 
E, sonto toun fichú, piéi quand vouliés jouga, 
Toun teté, Tescoundiés, e Tenfant t'escalavo. 
Eme si pichot det venié lou descata ! 
E, trefoulido, alor, dins ti grándi brassado 
Lou sarraves, o maire, uno longo passado ! 



LE LIVRE DE LA MORT. 303 

Maintenant que, tous deüx, en rentrant á la maison, 
nous trouvons quelqu'un qui manque, et ne voulons 
pas y croire ; nous cherchons de chambre en chambre, 
et en bas, et en haut; il semble, á tous les pas, il 
semble que nous allons les voir ; et nous cherchons de 
partout sans les rencontrer ; et puis, las de chercher, 
nous flnissons par pleurer. 

Mais en vain pleurons-nous : ils manquent á la table, 
et quand vient pour manger, tous, nous n'avons plus 
faim ; le soir, aprés souper, ils manquent á la reillée ; 
plus de joyeux babil, nous nous chauffons en silence. 
Nous allons nous coucher de bonne heure, et, les naits, 
nous ne dormons guére : toi, tu vois ton petit, et moi 
je vois mon pére. 

Pauvre enfant ! A peine savait-il diré : — Maman ! — 
"Quand, de son petit berceau, il se soulevait, en riant, 
vers tafemme, Brunet, et qu'il voulait teter; et pour 
teter encoré un peu, quelquefois il pleurait et ne voulait 
pas dormir: bien vite, ó mere, tu le calmáis avec un 
baiser, avec une goutte de lait ! 



Par ses lévres, Tenfant se suspendait á la mamelle ; 
et, sous ton fichú, lorsque ensuite tu voulais jouer, tu 
cacháis ton sein, et Tenfant t'escaladait, avec ses petits 
doigts il venait le découvrirl Et dans tes grands 
embrassements, alors, folie de joie, tu le serráis, ó 
mere, de longs moments 1 

21 



304 LGU LIBRE DE LA MORT. 

Paure viéi ! rede e blanc, Tai vist dins si lincóu ; 
Gounjala per la mort. Tai vist moun paure paire : 
Ero tranquile e béu^ é iéu i* ai sauta au cóu ; 
Tóuti, á soun entour, tóuti disien : — Pecaire ! — 
Paure viéi tant ama ! paure enfant tanturoüsl... 
Plouren, que fai de bén, ah ! plouren tóuti dous ! 

De iéu, de tu, Brunet, de vous peréu, madamo, 
Siéu piéi lou mai de plague... ah ! digués pas de noun ! 
Sias jouine, mis ami, e lou bon Diéu vous amo ; 
Bessai dins quáuqui mes aurés un enfantoun : 
Diéu póu rendre, quand vóu, un enfant a sa maire, 
Mai iéu, o mis ami, quau me rendra moun paire ? 



LE LIVRE DE LA MORT. 305 

Pauvre Tieillard ! blanc et roídi, je Tai vu dans son 
linceul ; tout glacé par la mort, je Tai vu, mon pauvre 
pére : il était tranquille et beau, et je lui ai sauté au 
cou ; tous Tentouraient disant : — Helas ! — Pauvre 
vieillard si aimé ! Pauvre enf ant si heureux ! . . . Pleurons, 
car cela fait du bien, ah ! tous les deux, pleurons ! 

De moi, de toi, Brunet, de vous aussi, madame, je 
suis, certes, le plus á plaindre...,. ah! ne dites pas 
non ! Vous étes jeunes, mes amis, et le bon Dieu vous 
aime ; dans quelques mois, peut-étre, vous aurez un 
petit enf ant. Dieu peut rendre, quand il veut, un 
enfant á sa mere, mais moi, ó mes amis, qui me rendra 
mon pére ? 



NOSTO-DAMO D'AFRICO 



A M.OUNSEGNE PAVY, EVESQUE D'ARGIE 



Fa proun téms que lou sang t'arroso, 
Viéio Áfrico, e lou sang fegoundo, á téms o tard ! 
Sang di martire e di sóudard, 
O roso roujo, o bello roso, 
Sies espandido sus l'autar. 

Roso d'Africo, Nosto-Damo, 
Pieta, pieta de nóstis amo ! 
Nosto térro éi cremado, o roso ! mando-nous, 

Coume uno douco plueio, 

L'eigagno de ti fueio, 

Lou prefum de ta flous. 



NOTRE-DAME D'AFRIQUE 



A MONSEIGNECR PAVY, ÉVÉQUE D'ALGER 



Depuis assez longtemps le sang t'arrose, vieille 
Afrique, et le sang féconde, tót ou tard ! — Sang des 
martyrs et des soldats^ ó rose rouge, ó belle rose, tu 
es épanouie sur Tautel. 



Rose d'Afrique, Notre-Dame, pitié pour nos ames, 
pitié ! Notre terre est brülée, ó rose ! envoie-nous, 
comme une douce pluie, la rosee de tes feuilles, le 
parfum de ta fleur. 



308 LOÜ LIBRE DE LA MORT. 

Te bastisson uno capello. 
La bastisson amount, per que fugue un signau 
A TArábi qu'es a chivan, 
Au marin que la mar bacello, 
E que de liuen ie fague gau. 

Roso d'Africo, Nosto-Damo, 
Pieta, pieta de nóstis amo ! 
Nosto térro éi cremado, o roso ! mando-nous, 

Coume uno douco plueio, 

L'eigagno de ti fueio, 

Lou prefum de ta flous. 

Au souleias que vous esbriho, 
Váutri qu'anas trimant á través li sabias, 
Caravanié, quand sarés las, 
Venes au rousié de Mario 
Cerca Toumbrun e lou soulas. 

Roso d'Africo, Nosto-Damo, 
Pieta, pieta de nóstis amo ! 
Nosto térro éi cremado, o roso ! mando-nous, 

Coume uno douco plueio, 

L'eigagno de ti fueio, 

Lou prefum de ta flous. 

Eme de péiro, eme de maubre, 
Aubouren la capello, aubouren-labén aut ! 
Que de tóuti fugue Toustau !... 
Quand lou rousié sara *n grand aubre, 
L'assoustara de si rampau. 



LE LIVRE DE LA MORT. 309 

On te bátit une chapelle. On la bátit sur la montagne, 
pour qu'elle soit un signal a FArabe qui chevauche, au 
marin battu par la mer, et que de loin elle leur porte 
joie. 



Rose d'Afrique, Notre-Dame, pitié pour nos ames, 
pitié! Notre terre est brúlée, ó rose! envoie-nous, 
comme une douce pluie, la rosee de tes feuilles, le 
parfum de ta fleur. 



Sous Tardent soleil qui vous éblouit, vous qui allez, 
en grande háte, á travers les sables, voyageurs des 
caravanes, quand vous serez las, venez au rosier de 
Marie chercher Tombre et le délassement. 



Rose d'Afrique, Notre-Dame, pitié pour nos ames, 
pitié ! Notre terre est brúlée, ó rose ! envoie-nous, 
comme une douce pluie, la rosee de tes feuilles, le 
parfum de ta fleur. 



Avec de la pierre, avec du marbre, élevons la chapelle, 
élevons-la bien haut ! Qu'elle soit la maison de tous ! . . . 
Quand le rosier sera un grand arbre, il Tabritera de 
ses palmes. 



310 LOÜ LIBRE DE LA MORT. 

Roso d'Africo, Nosto-Damo, 
Pieta, pieta de nóstis amo ! 
Nosto térro éi cremado, o roso ! mando-nous, 
Coume uno douco plueio, 
L'eigagno de ti fueio, 
Lou prefum de ta flous. 

Vierge, ai paga ma redevénco : 
Mis amour an brula dins toun encensié d'or... 
Vierge, refresco-me lou cor ! 
E *ntre TAfrico e la Prouvénco, 
Que touto velo ane á bon port ! 

Roso d'Africo, Nosto-Damo, 
Pieta, pieta de nóstis amo 1 
Nosto térro éi cremado, o roso ! mando-nous, 
Coume uno douco plueio, 
L'eigagno de ti fueio, 
Lou prefum de ta flous. 



A ti péd mete aqueste libre : 
O Tu que sies la vido, e Tespéro, e Tamour, 
Enfestoulis, celésto flour, 
L'obro proumiero dóu felibre. 
Obro de jouinesso e d'ounour. 



^ 



LE LIVRE DE LA MORT. 311 

Rose d'Afrique, Notre-Dame, pitié pour nos ames, 
pitié! Notre terre est brúlée, ó rose! envoie-nous, 
comme une douce pluie, la rosee de tes feuilles, le 
parfum de ta fleur. 



Vierge, j'ai payé ma rede vanee: mes amours ont 
brúlé dans ton encensoir d'or... Vierge, rafraíchis-moi 
le coeur! et, entre TAfrique et la Provence, que toute 
voile aille á bon port ! 



Rose d'Afrique, Notre-Dame, pitié pour nos ames, 
pitié ! Notre terre est brúlée, ó rose ! envoie-nous, 
comme une douce pluie, la rosee de tes feuilles, le 
parfum de ta fleur. 



Je mets ce livre a tes pieds : ó Toi qui es la vie, et 
Tespérance, et Tamour, enfestoie, fleur celeste, Toeuvre 
premiéredu poete, oeuvre de jeunesseet d'honneur. 



^ 



ENSIGNADOU 



ENSIGNADOU 



AVAN8-PREPAÜS DE P. MISTRAL VJ 



LOU UBRE DE UAMOUR 

I. Ai lou cor bén malaul 4 

II. Alor, n'avés garda memóri 6 

III. Ah ! se moun cor avié d'alo 1? 

IV. En tóuti sabes diré.. 16 

V. Coume un enfant, urouso e lésto. 20 

VI. Ah ! ta maneto cando e bruno 24 

VH. Nous veiren plus 28 

VIII. Vous tant urouso á voste oustau 30 

IX. Ai escala sus la cimo di moure 34 

X. Dempiéi que sias tant liuen 38 

XI. De-la-man-d'eila de la mar 48 

XII. Ah ! vaquí pamens la chambreto 54 

XIII. Desempiéi qu'es partido 62 

XIV. En pensamen de ma bruneto 68 

XV. Dins li pradoun, i'a de vióuleto . . -. 72 

XVI. Ah ! ma plago es grande. 78 



INDEX 



AVANT-PR0P08 PAR F. MISTRAL Vlj 



LE LIVRE DE UAMOUR 

I. J'ai le coeur bien malade 5 

II. Vous avez done gardé souvenance 7 

III. Ah ! si mon coeur avait des ailes 43 

IV. A tous vous savez diré 47 

V. Comme un enfant, heureuse et légére 21 

VI. Ah ! ta petite maia chande et bruñe 25 

VII. Nous ne nous verrons plus 29 

VIII. Vous si heureuse dans votre maison 31 

IX. Je suis monté sur la cime des mornes. 35 

X. Depuis que vous étes si Loin 39 

XI. Au pays d'outre-mer... 49 

XII. Ah ! voilá pourtant la chambrette 55 

XIII. Depuis qu'elle est partie , 63 

XIV. En souci de roa bninette 69 

XV. Dans les préaux, il y a des violettes 73 

XVI. Ah ! ma plaie est grande 79 



316 ENSIGNADOU. 

XVII. N'éro pas uno reino , 82 

XVIII. O chambreto, chambreto 88 

XIX. Volé pas treboula ta vido 90 

XX. La femó se giblo e s'aabouro 404 

XXI. O venerablo RoumO) eme tí palais roas 440 

XXII. De-que vos, moun cor 444 

XXIII. Dins lis uba de Luro 422 

XXIV. I'a long-léms que moun cor acampo 426 

XXV. Ab ! dis amour d*aqueste mounde 428 



II 



UENTRELUSIDO 

A. WILLIAM C. B.-WYSE 4 40 

LA BBSSOUNADO 442 

RÉPONSB DR MM. JBAN BEBOUL ET JULBS CAN0N6B 452 

LOU MES DE MAl 454 

A MADAMO *** 4 62 

Ll TIRABELLO DE SEDO 468 

LA NEISS¿NQO 474 

LI SBGAIBB 480 

LI PIBOÜLO 490 

LIS ESCLAU 200 

CAIÍSOÜN DE NOQO 208 

A MADAMISELLO C. L 222 



« 



INDEX. 317 

XVII. Ce n'était pas une reine 83 

XVIIl. O chambrelle , chambretle 89 

XIX. Je ne veux pas troubler la vie 91 

XX. La femme se coarbe et se dresse 405 

XXI. O venerable Rome, avec tes paíais roux 411 

XXII. Que veux-tu, mon coeur 115 

XXIII. Dans le septentrión de Lure 123 

XXIV. Voilá longtemps que mon coeur accumule 127 

XXV, Ah ! des amours de ce monde 1 29 



II 



UENTRE-LUEUR 

A WILLIAM C. B.-WYSE. 1 41 

LES JÜMEAÜX 1 43 

BÉPONSE DE MM. JEAN REBOÜL ET JÜLES CANONGE 152 

LB MOIS DE MAI 1 55 

A MADAMB *** 163 

LES TIBEUSES DE SOIE 1 69 

LA NAISSANCE 1 75 

LES FAUCHEÜRS 1 81 

LES PEÜPLIERS 191 

LES ESCLAVES 201 

CHANSON DE NOCE 209 

A MADEMOISELLE C. L 223 



318 ENSIGNADOÜ. 



III 



LOU LIBRE DE LA MORT 

PER TOÜSSANT 234 

LA FAM 242 

LOÜ LÜME 248 

LOÜ TREGEN 256 

Ll BELOIO DE LA MOHTO 262 

LOU 9 TERMIDOR 266 

LA BLODO NEGRO 272 

LA PIÉUGELLO 278 

LIS INNOÜCENT : — I LOÜ CHIN DE SANT JÓÜSÍ 282 

II LOU GHAPLE SL88 

III LI PLAGNÜN 294 

Aü FELIBRE JAN BRUNET 300 

NOSTO-DAMÓ d' ÁFRICO 306 



FIN 



INDEX. 319 



III 



LE LIVRE DE LA MORT 

A LA TOUSSAINT 235 

LA PAIM ' 243 

LA LAMPE 249 

LE TREIZAIN 257 

LES ATOÜRS DK LA MORTE 26^ 

LE NEÜF THERMIDOR 267 

LA BLOÜSE NOIRB 273 

FUELLA 279 

LES INNOGENTS : — I LE CHIEN DE SAINT JOSEPH . 283 

II LE MASSACRE 289 

III LES LAMENTATIONS 295 

Aü POETE JEAN BRÜNET. 301 

NOTRE-DAME d'aFRIQUE 307 



FIN ' 



22 



AVIGMON. — IMPRIMERIE AUBÁMEL PRERES.